Heureux homme que cet attachant et toujours attendu Éric Faye, l’un des rares écrivains à publier régulièrement des nouvelles, genre littéraire que l’on sait décidément peu prisé des éditeurs français, contrairement aux anglo-saxons, par exemple, qui eux lui accordent plus d’intérêt. Merci Corti, donc, auquel Faye a confié une douzaine de livres parmi la quarantaine que l’auteur, prolifique, a sortis à ce jour. Dans la nouvelle qui donne son titre à ce nouveau recueil composé de huit textes, l’auteur nous ouvre d’abord les portes d’un « étrange sanatorium ». Quelque trois cents pensionnaires, reclus volontaires, viennent s’y protéger des fracas du monde. L’endroit vaut « asile », c’est une espèce « d’Aventin », de « société confinée », nous décrit-on. Comprendre : encadrés par des soignants, les hôtes de cet établissement y suivent « des cures de désintoxication à l’époque », une époque qui les angoissait au plus haut point quand ils étaient hors les murs. Le narrateur, qui occupe ici un studio depuis des années, ressent un jour « une trouble attirance pour une porte fermée », dans une salle au sous-sol. Commence alors une étourdissante interrogation sur l’au-delà de la porte, ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire, symboliquement, sur l’inconnu.
Dans une autre nouvelle il sera encore question d’une « Porte », avec une majuscule cette fois, car celle-ci est géante, surplombant une ville tout entière, à flanc de falaise… Voie de passage vers un autre monde ? Allez savoir… Dans un style toujours limpide, les récits d’Éric Faye flirtent avec la folie et l’étrange. Harcèlement téléphonique, corps-à-corps nocturne avec un double, apparition fantomatique sur l’un des tout premiers daguerréotypes en 1838, dysfonctionnement d’un curé androïde…, ces nouvelles se veulent perturbantes dans ce qu’elles exposent du monde tel qu’il est ou pourrait être, dans un futur très proche ou un univers parallèle. En filigrane, l’auteur du Cinquième diamant, thriller cosmologique publié l’été dernier, propose une vision subtilement réaliste du fantastique. Il use avec parcimonie de l’intrusion du trouble dans une existence et semble s’intéresser d’abord aux moyens qu’un personnage trouve ou cherche pour se soustraire à une situation difficile, qu’elle soit improbable ou surnaturelle.
Écrivain des échappatoires, Faye l’est peut-être particulièrement dans la nouvelle « Voici venu le temps de n’être rien », qui met en scène un homme au purgatoire, en attente d’être réaffecté dans un autre corps. Son référent l’avertit : « N’essayez pas de vous enfuir, de trouver une issue par vous-même. Les choses ne marchent pas ainsi. Vous ne pourrez jamais retourner dans la vie que vous avez quittée. On ne s’évade pas d’ici. On ne s’évade pas de nulle part. On ne repasse pas la frontière. Vous tourneriez en rond dans la zone de transit. Suis-je assez clair ? » Il est surtout clair, pour nous, que Faye file à merveille le mauvais cocon dont on fait les oppressantes prisons mentales.
Anthony Dufraisse
Nous jouons pendant que Rome brûle, d’Éric Faye, Corti, 156 pages, 17,50 €
Domaine français Nouvelles inquiètes
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Anthony Dufraisse
Adepte du genre court, Éric Faye use avec parcimonie de l’intrusion du trouble dans une existence.
Un livre
Nouvelles inquiètes
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Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

