Le Petit homme dans ma tête qui m’empêcha de m’y mettre
Sans filtre, certains enfants parlent volontiers de cet ami imaginaire avec lequel ils entretiennent d’infinis palabres. Chez les adultes, en revanche, le phénomène causerie-avec-un-être-invisible donne moins lieu à discussion ouverte, sauf à vouloir passer pour un doux-dingue. Olivier Haralambon, lui, ose ; il soulève sa calotte crânienne comme on enlève son chapeau pour saluer quelqu’un. Le quelqu’un en question, ici, est un « malin génie » malingre, un « butor minuscule » et buté qui répond au nom très amerloque de Lee Mellon, ainsi baptisé en clin d’œil à un livre de Richard Brautigan, écrivain pour lequel Haralambon a une immense affection. L’auteur nous raconte ainsi « l’histoire de cette personnalité emboîtée dans la (s)ienne », et qui brille par son art consommé de vous plomber le moral. Pas un empêcheur de tourner en rond, ce « crapoussin excrété par ma pauvre cervelle », un empêcheur tout court. Ce Lee est une incarnation-projection de l’aquoibonisme. « L’homoncule », comme dit encore son hôte, l’accule à la paresse, à la flemme, en expert patenté de la faillite de la volonté. Et Haralambon de reconnaître que son tempérament naturel déjà porté à « la passion de glander » n’en demandait pas tant pour s’enkyster…
Ce récit autobiographique pourrait n’être que sympathique s’il n’était aussi, et plus sérieusement, une réflexion sur ce qu’un homme projette de faire de sa vie. Ce faire doit-il nécessairement impliquer un effort, exiger action et suractivité, autrement dit travail, fatigue et insomnie ? Doit-on, pour réussir dans l’existence, la faire rimer avec performance ? On devine la réponse d’Haralambon (que lui souffle dans l’oreille Lee le parasite), réponse d’autant plus surprenante que le bonhomme est un ancien coureur cycliste semi-pro. Mais la contradiction n’est qu’apparente : « Je n’ai pas trouvé de meilleur refuge pour faire-néant que ce caparaçon de muscles qui, me dissimulant, m’assimilait à une machine. (…) J’ai pratiqué mon sport vingt heures par semaine, plus de mille heures par an, à reproduire le même geste insignifiant au prétexte de l’approfondir. Ce que j’affirme aujourd’hui relever de la plus parfaite fainéantise. » Mouais, il n’est pas interdit d’être chiffonné par cette façon de voir les choses, même si l’auteur emprunte à certaines lectures philosophiques pour étayer son propos, plus ou moins convaincant, et quelque peu décousu par moments. D’ailleurs on se dit que ce « traîne-savates » de Mellon a dû voir rouge de n’avoir pas su enrayer chez son commensal l’écriture de ce livre, une entorse flagrante à son aquoibonisme brut de décoffrage…
Anthony Dufraisse
Le Petit Homme dans ma tête
qui m’empêcha de m’y mettre,
d’Olivier Haralambon
Premier Parallèle, 115 pages, 13,90 €

