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Entretiens La splendeur du Portugais

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Thierry Guichard

Décédé le 5 mars dernier, António Lobo Antunes laisse une des œuvres les plus vertigineuses de la littérature mondiale. Rencontre avec son traducteur, Dominique Nédellec, à l’occasion de la sortie en France de son avant-dernier roman.

Dictionnaire du langage des fleurs

Nous sommes au temps de Salazar, dans cette dictature du Portugal qui tombera en avril 1974 lors de la révolution des Œillets ainsi nommée parce que les soldats en rébellion arboraient cette fleur à la boutonnière ou au bout de leur fusil. Le dictionnaire dont il est question dans le titre de l’avant-dernier roman d’António Lobo Antunes est un livre « ancien, relié, abîmé, sale, que mon père a trouvé lorsqu’il a remplacé le sol en ciment par un revêtement en parquet, intitulé Dictionnaire du langage des fleurs ». Celle qui parle ici, cinquième narrateur du livre, fait partie de la vingtaine de personnages dont on suit le monologue, le flux de conscience que la parole conduit au bord de la grande nuit. Tous témoins de la vie du fils d’un riche propriétaire terrien qui a choisi d’entrer dans la clandestinité du Parti communiste et qui préférait aux femmes les hommes. Lui, Júlio, on ne l’entendra pas. À peine le verra-t-on, silhouette fuyante, tel que les autres (camarades, amant, policier, agent de la PIDE) l’ont perçu et le dernier qui viendra ici parler nous déposera, lecteurs éblouis, au seuil du silence qui engloutit tout. Dernières lignes du dernier témoignage : « tandis que je m’éloignais pour uriner contre un mur et au moment où je me cherchais à l’intérieur de mon pantalon, sans plus penser à lui, je l’ai vu à l’entrée, avant qu’on commence, qui appelait / – Camarades / et quand ils se sont retournés il leur a dit / – / »
Cette figure absente autour de laquelle tourne le livre est inspirée d’un personnage historique, Júlio Fogaça, communiste deux fois emprisonnés par le pouvoir, mort en 1980. On pourrait épiloguer sur le choix de ce modèle : fils de la bourgeoisie (comme l’auteur) en conflit avec ses valeurs (idem), capable de compassion mais sans verser dans le sentimentalisme, le Júlio du roman pourrait d’une certaine manière ressembler à l’écrivain (l’homosexualité en moins), mais en réalité l’auteur habite chacun des personnages du livre qui, à leur tour, par la contagieuse compassion du romancier, finissent pas nous habiter. Le roman est celui de la déchéance, des désillusions, de la solitude et de la détérioration des corps (la vieillesse). Chacun ici balbutie une mémoire meurtrie qui vient trébucher sur une scène récurrente, une parole entendue ou attendue (et jamais prononcée), un amour comme un fœtus avorté, les notes d’un piano qui joue même quand plus personne n’en caresse les touches, une mémoire qui rapporte de l’enfance son lot de nostalgie grise, sa mélancolie chronique, une mémoire qui s’accroche aux détails à partir desquels tirer le fil avec lequel, maladroitement, chacun a tenté de recoudre une blessure.
Roman sentimental, émouvant, Dictionnaire du langage des fleurs, par sa puissance évocatrice, offre une implacable radiographie de l’âme humaine. António Lobo Antunes excelle à décrire ce qui ne se voit pas, en cristallisant en une image le drame de celui qui parle, sa condition, sa solitude. C’est ce que...

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