Un docu-fiction ? Du réel romancé ? Un document (ré)interprété ? Un mélange de réel et de fiction. Du cinéma-vérité ? Celui de la reproduction « d’une réalité la plus vivante et saignante possible » ? Un matériel de plus en plus léger, les aspirations des sciences humaines, l’ethnologie et aussi l’antipsychiatrie ont permis en France, dans les années 1960, le développement de ce cinéma. Son synchrone, caméra 16 mm, volonté d’approcher le sujet au plus près, Jean Rouch, Edgar Morin et Georges Rouquier en furent les pionniers. Récits anthropologiques en Afrique, en Rouergue, dans les asiles, autour d’us et pratiques de guérison, possession…
Mario Ruspoli, fils de prince et princesse italiens, précurseur du cinéma-vérité, fut un des compagnons de route de Chris Marker, célèbre notamment pour La Jetée, court-métrage saisissant en images fixes. Né en 1925 à Rome, décédé à Villepinte en 1986, régent du Collège de ‘Pataphysique, ami du dessinateur Chaval, il réalise en 1956 Les Hommes de la baleine aux Açores, dernier endroit où l’on chasse le cachalot au harpon propulsé à la main et non au canon. Face à face vertigineux entre fragiles baleinières et « taureaux des mers ». Ruspoli, au plus près de l’action, tient rames et caméra.
« PENDANT DES SIÈCLES, les hommes ont rangé sous la sonore étiquette “Baleine” tous les grands animaux qui soufflent des jets de vapeur au-dessus des océans. C’était diffamer le grand cachalot, empereur incontesté de toutes les mers, que de le mettre dans le même sac que la paisible, l’innocente vache marine dont on fait des corsets, des parapluies, et de la margarine. C’était enfermer le loup dans la bergerie ! » Ainsi débute À la recherche du cachalot, véritable travail encyclopédique, illustré de cartes, dessins, photos noir et blanc prises in vivo par l’auteur, paru un an plus tôt, mâtiné de fiction où il décrit l’histoire de la chasse aux cétacés, des pêcheurs basques dans le golfe de Gascogne aux navires-usines norvégiens, en passant par Nantucket, port baleinier US, cher à Melville. D’abord, les aspects mythiques, bibliques, cette peur-fascination de l’homme, notamment d’être avalé par la bouche de l’immense animal. Une baleine avec ses fanons n’aurait jamais pu avaler Jonas. Le cachalot qui se nourrit entre autres de calamars géants, oui. Puis, il évoque la fureur mercantile pour celui qui sécrète une matière mystérieuse et fort prisée par les rois et puissants de l’époque, l’ambre gris. Au cours des siècles, ce mammifère tel le cochon où tout est bon sera chassé pour sa viande, son huile, après la découverte du pétrole et de l’électricité, pour son blanc, son spermaceti qui entre dans la composition de tant de crèmes, d’onguents, produits de beauté. Certaines races de cétacés en quelques dizaines d’années disparaîtront à jamais. De chasse dangereuse, aléatoire au harpon, que l’auteur compare à la corrida et qu’il mythifie, elle se transformera en grand massacre industrialisé, avec obus perforant et flottille de navires-abattoirs.
Ce que Mario Ruspoli a vécu sous forme d’aventure périlleuse, d’entretiens avec des marins, scientifiques, il le restitue ici en parallèle dans des récits de fiction assez lyriques, amusants, mais toujours didactiques, où il met en scène un jeune pêcheur norvégien, Niels Andersen, qui vogue autour de la planète, émerveillé par les cétacés, le duel à mains (presque) nues avec l’énorme mammifère marin et malgré ce, de plus en plus amer par le sort qu’on lui réserve. « Plus de dix-sept navires-usines de neuf nations différentes, accompagnés de près de trois cents catchers, avaient cette année-là constitué la grande “armada”. Cinquante-cinq mille cétacés avaient succombé sous les harpons explosifs de la coalition industrielle. À ce compte, se disait le jeune homme, combien de temps les pauvres animaux allaient-ils survivre à ces hécatombes annuelles ? »
À l’aube des années 1960, l’ouvrage fait figure de lanceur d’alerte, préfigurant le combat de Paul Watson et Sea Shepherd. Dans la nouvelle et très subtile préface, Fabien Clouette, socio-anthropologue au CNRS, romancier et cinéaste, nous éclaire sur la situation actuelle où seuls trois pays sont autorisés à chasser : l’Islande, la Norvège et le Japon, et met l’accent sur le fait que l’on capture et monnaye aujourd’hui des photographies et vidéos des cétacés, nous éloignant de plus en plus de ces animaux, concluant : « Afin de saisir cet instant de vérité, ne serait-il pas préférable de partir à la “recherche” de ces grands animaux charismatiques sans outil de capture, sans outil de médiation, sans caméra, armé d’un imaginaire certes, mais rien de plus. » La baleine bleue nous survivra-t-elle ?
Dominique Aussenac
À la recherche du cachalot,
de Mario Ruspoli
Anacharsis, 354 pages, 25 €
Domaine français Corrida des mers
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Dominique Aussenac
Réédition d’À la recherche du cachalot, roman documentaire du franco-italien Mario Ruspoli sur la chasse aux cétacés. Crépusculaire, poétique, cruel, magnifiquement illustré.
Un livre
Corrida des mers
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

