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Domaine étranger Oran, à hue, à dieu, à diable

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Catherine Simon

Roman choral au cœur de la « décennie noire » algérienne, Houaria de Inam Bioud est une comédie humaine, sensuelle et survoltée.

Elle a mis six ans à écrire ce roman – et cela se comprend. Inam Bioud a vécu à Oran entre 1990 et 2000 : le chaudron de la guerre civile algérienne, la baptisée « décennie noire », l’auteure y a été plongée, tout comme son héroïne, Houaria – dont le prénom est un clin d’œil au Saint patron d’Oran, Sidi Houari. Inam Bioud a eu le temps, cependant, avant que les premières tueries ne surviennent, au printemps 1993, de goûter aux secrets de cette ville unique, dont on a « l’impression qu’elle enlace la mer », et d’en aimer les habitants « si joyeux, si désinvoltes, si généreux, alors même que le quotidien est si dur », nous dit-elle, jointe à Alger par téléphone.
Le livre commence à l’hôpital d’Oran, où la jeune fille de 18 ans se réveille, à demi-consciente. Son amoureux, Hicham, vient d’être assassiné, égorgé sous ses yeux. Elle-même n’a pas été blessée, mais elle est en état de choc et souffre d’« amnésie temporaire ». Dans sa tête « nimbée de brouillard », les voix entament leur danse. Il y a la sienne, bien sûr, elle, la gardienne des rêves, jeune sorcière ardente et mystique, dont l’histoire sert de fil rouge au livre, mais il y a aussi les voix de Hicham et de son frère Hani, lequel est amoureux de Heba, laquelle le lui rend bien, tous deux partageant le même amour des livres, le même attrait pour le soufisme, sans oublier la voix crue de Hadia la débauchée – « j’aime la vie et la vie ne m’aime pas » – et celle de l’infâme Houari, le frère de Houaria, qui a mal commencé et finira pareil, sans oublier non plus la voix de ce faux jeton de Hachemi, médecin progressiste et jouisseur tourmenté, ni les voix de tous ces Tlemcéniens arrogants, de tous ces brigands au petit cœur, de ces femmes légères et de ces hommes si lourds, ces dockers corrompus, ce cordonnier lubrique, et les voix de ces cheikhs plus ou moins fervents, mais toujours pragmatiques. Sur fond de guerre, on trafique comme on respire : de la drogue, des enfants (que l’on prostitue), des candidats à l’émigration clandestine, des armes ou des médicaments. Une galerie des horreurs ? Pas vraiment. Car nous sommes à Oran – et cela change tout.
Oran, cette ville qui a « quelque chose de féminin et de tendre », ce « brin d’herbe qui cherche à survivre », est bien le personnage central de cette comédie humaine, sensuelle et survoltée. Oran, à l’instar de ses héroïnes, dit que la vie est plus grande que la guerre, plus vaste et forte que la politique. Parce qu’elle entend « les voix des morts », qu’elle devine les secrets des gens et peut prédire leur avenir, Houaria est incasable. On l’adule ou on la rejette. Elle est, à sa manière, par la grâce du roman, la Sainte patronne d’Oran.
Choral et foisonnant, usant du flash-back avec habileté, Houaria se lit comme on joue au puzzle : chaque pièce, chaque chapitre/voix répond au récit précédent, le complète ou l’éclaire. Plus encore, la langue utilisée, qui mêle le châtié au vulgaire le plus salace, et qui pique l’arabe classique d’expressions ou de passages en dialectal, cette langue métissée, extrêmement vivante – à l’image d’Oran, de son histoire et de ses classes sociales – donne tout son prix à ce roman. La grande qualité de la traduction n’y est pas étrangère. En Algérie, cependant, l’accueil fait à Houaria a été plus que contrasté.
Est-ce la dénonciation, en langue arabe, de la bigoterie religieuse et de son corollaire intégriste, d’une société aussi déjantée qu’hypocrite, d’un monde qui pousse les jeunes à fuir l’Algérie et partir « loin de cet enfer, cette terre des désillusions », qui a suscité un tollé ? À sa sortie, en 2023, le livre n’avait pas fait de bruit. « C’est la remise du prix Assia-Djebar, en 2024, qui a tout déclenché », explique Inam Bioud. Sur les réseaux sociaux, les réactionnaires de tout poil, islamiste de préférence, se déchaînent. On hurle à la vertu outragée, certains proférant des « menaces de mort » à l’encontre de l’écrivaine. Le torrent de haine a été si violent – « moi, j’avais peur », reconnaît cette dernière – qu’il a conduit la maison d’édition qui avait fait paraître Houaria à fermer ses portes sans crier gare. Ces réactions hostiles « m’ont étonnée », ajoute la romancière, qui dirige l’Institut arabe de traduction à Alger. Née à Damas, d’une mère syrienne et d’un père algérien, Inam Bioud partage aujourd’hui sa vie entre Aix-en-Provence et Alger. Arabe diasporique et artiste accomplie (elle est également poétesse et peintre), cette amoureuse de la langue arabe est une fan du grand poète libanais Khalil Gibran. Parmi ses livres préférés, figurent ceux d’Annie Ernaux et de Hoda Barakat. Houaria, à sa manière, leur rend hommage.

Catherine Simon

Houaria, de Inam Bioud, traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia, Philippe Rey/Barzakh, « Khamsa », 256 pages, 21

Oran, à hue, à dieu, à diable Par Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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