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Domaine étranger Que meure le poisson !

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Laurent Perez

La première traduction française des Pêcheurs de Raul Brandão, classique de la littérature portugaise, entre lyrisme symboliste et précision naturaliste.

Les Pêcheurs commence « à la portugaise ». Le mot saudade figure, non traduit, à la première page du livre et Raul Brandão (1867-1930), en bon écolier du symbolisme, abuse d’abord des marines pittoresques et des motifs de la brume, des ténèbres, de l’irréalité. Ainsi, de la ria d’Aveiro : « Ici, la matière n’existe pas. » Et pourtant. Les notes et les souvenirs qui font celle des Pêcheurs (paru en 1923, six ans après son chef-d’œuvre Humus) dressent un tableau prosaïque, de moins en moins méditatif au fil des pages, du monde de la pêche sur la côte portugaise au début du XXe siècle.
Âpre monde. Les fantômes des noyés hantent tout le récit et la mort s’ancre peu à peu dans la pensée du lecteur comme une tonalité lancinante, que restituent les répétitions circulaires du texte. « Le littoral et la mer enseignent et exigent une pêche collective – un grand bateau, un grand filet, et un nombreux équipage. La sortie est dangereuse et, à tout moment, la houle grandit et le bateau ne peut accoster. D’où les énormes embarcations, les filets, les cordages ainsi que les bœufs pour les haler. » À Mira, il ne s’agit que de franchir la barre, de jeter le filet à quelques encâblures et de revenir ; bien assez pour noyer son monde. La besogne accomplie, les bœufs s’échinent quatre heures de rang dans le sable avant que n’émerge un butin assez misérable, quelques paniers de sardines à tout casser. En toile de fond, des cabanes putrides, des ruelles puant la marée tiède. Entre deux accès lyriques, la mer apparaît comme une malédiction pour l’engeance qui la sert, semant la « destruction » (le mot revient à plusieurs reprises) pour survivre. « Vive l’homme et que meure le poisson ! » lance une vieille au retour d’un navire.
Le regard de l’auteur est distant (il n’embarque que deux fois et ne voit pas malice à évoquer ses baignades entre deux scènes tragiques), mais dévoué et compétent. Le sordide ne lui échappe pas, l’âpreté des grossistes et des poissonnières, le massacre des thons dans les madragues de l’Algarve. Ni la contrebande, le vol et la paresse. « Il y a des années de cela, certains pêcheurs de Nazaré se sont perdus en mer au cours d’un naufrage. Une souscription a été organisée, qui a permis aux veuves de vivre un certain temps. Et les autres disaient, envieuses : “Dommage que le mien ne soit pas mort aussi…” » Aucune place n’est faite à l’espoir d’une vie meilleure. Brandão ne conçoit guère d’autre avenir que l’épuisement de la ressource par la surpêche, le progrès, l’industrie.
Le vocabulaire – plein de régionalismes datés, dont Élisabeth Monteiro Rodrigues a élucidé à grand-peine la signification – a parfois cette exactitude à la limite de l’absurde que Simon Leys, dans la préface de sa traduction de Deux années sur le gaillard d’avant de Richard Dana, ouvrage pionnier de la littérature maritime, a comparé aux inventions lexicales de Michaux. Mais sans affèterie aucune de la part de Brandão, toujours d’une grande économie de moyens lorsqu’il aborde les réalités humaines. Comme souvent en bord de mer, les femmes tiennent la baraque et ses portraits sont parfois d’une justesse à la limite de l’effondrement. Voici l’attente d’un bateau disparu : « Je fixe une femme grande, osseuse, au visage de cheval, toute vêtue de noir, qui gémit tout bas à mes côtés. Ses vêtements trempés collent à son corps, ses mains maigres et tannées, aux ongles rongés par le travail, se plantent dans sa poitrine pour réprimer les sanglots qui la brisent. (…) Elle est l’une des rares à ne pas crier, peut-être l’une des rares à comprendre… mais elle ne cesse de gémirelle ne peut étouffer complètement ce craquement qui lui vient du dedans et qui, peut-être, est son propre cœur pulvérisé par le malheur. (…) Sur le port, devant le banc de sable, le canot de sauvetage tangue. Plus de cris. Une bande de femmes arrive à la dernière minute, elles viennent de plus loin, avec les mêmes larmes et les mêmes yeux ébahis. (…) Il n’y a que celle là-bas qui ne pleure pas – comme si elle savait que les larmes sont inutiles ou parce qu’elle n’a plus de larmes à verser. Elle continue de gémir tout bas, dans la dernière trituration de sa douleur. »

Laurent Perez

Les Pêcheurs, de Raul Brandão, traduit
du portugais par Élisabeth Monteiro
Rodrigues, Chandeigne & Lima, 240 p.,
23

Que meure le poisson ! Par Laurent Perez
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°274
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