L’un des moments majeurs de la carrière littéraire de Mircea Cărtărescu (Lmda n°257) reste sa trilogie Orbitor inspirée par Thomas Pynchon sous le signe du « laxisme désordonné, exaspérant » (Journal). Le récit kaléidoscopique en trois gros volumes publiés en Roumanie entre 1996 et 2007 a d’ailleurs été comparé au Gravity’s Rainbow de l’Américain (L’Arc-en-ciel de la gravité, Le Seuil, 1987). C’est lors de sa publication française, à partir de 1999, qu’un malentendu avait pris corps. Confiné dans une collection de SF par Denoël qui conduira à une mévente, Aripa Stângă (L’Aile gauche) attendra près de quinze ans la clôture de la traduction par Laure Hinckel des volumes II et III, Corpul (Corps) et Aripa dreaptă (L’Aile droite) qui complètent le papillon – puisqu’il s’agit bien du papillon, symbole de l’âme. Arc-boutant de son œuvre, l’animal s’envole désormais avec la grâce de ces 2 000 pages denses, colorées, étonnantes de variété et d’images. Après le succès international de Théodoros (Noir sur Blanc, 2024), Cărtărescu est désormais un incontournable du paysage littéraire mondial.
Tout à la fois récit de formation, observation de la Roumanie communiste, souvenirs d’enfance, cartes postales de rues, de figures hautes en couleur, déchirement de l’absence de son jumeau Victor qui est l’une des deux ailes d’un esprit riche et tourmenté, Orbitor est un livre de formation qui finit par ressembler à un temple à trois piliers érigé pour ne rien perdre de l’aventure d’une âme. Et une âme n’étant jamais attachée à la seule vérité historique, celle de Cărtărescu est l’une des plus folâtres qui soit, basculant dans son mouvement d’un réalisme clinique à une fantasmagorie sans cesse renouvelée, filant d’une vue panoramique à l’examen microscopique du monde. C’est une expérience quasi psychédélique de se couler dans les livres du Roumain qui combine, coud sans traces, et retourne encore à ses obsessions, ajoutant merveilles aux merveilles, rêves aux cauchemars ou aux instantanés documentaires. Hôpitaux de l’ère communiste, jardins bourgeois du XIXe siècle enfuis, souterrains – une constante chez lui –, tout se voit depuis la mansarde où le narrateur immobile sonde le passé et l’acte d’écrire, laissant jaillir des images phénoménales, parfois aveuglantes, au gré d’une plume puissante et ornée, d’une remarquable fluidité.
Les « mots-images » parsèment les motifs d’un livre l’autre. Ici le papillon, que l’on retrouve ailleurs, ça peut être parfois l’araignée ou telle autre beauté naturelle. Bague en forme de papillon ou tatouage, le papillon structure le récit/les récits jouant de la symétrie d’une fenêtre, du visage figé du narrateur dans une immense disposition métaphorique qui place encore les femmes en regard, comme ces ailes qui donnent au corps du narrateur sa dimension essentielle, située dans un « continuum réalité-hallucination-rêve ».
Les trouées dans le réel ne manquent pas, on s’y engouffre au tournant d’une page, tapant contre les épisodes et personnages qui y habitent, éléments fantasques souvent, et non fantastiques, indissociables de la Bucarest de Cărtărescu, qui est autant son corps que sa psyché. « Mon cher, cher Herman ! Comment aurais-je oublié, même à deux décennies de distance, nos plaisantins échanges de citations de la Bible, dans la fraîcheur blanche du palier entre le septième et le huitième ? (…) Herman était loin d’être un simple vagabond, je le savais depuis mon enfance, quand je l’écoutais si souvent, mais je ne parvenais pas toujours pas à comprendre comment cet homme en était arrivé à connaître tant de choses, dans tellement de domaines infiniment éloignés, selon moi. “En fait, tout est unité, tout parle du même miracle, le seul miracle : le fait que le monde existe.” Il m’avait parlé, il y a longtemps, par exemple, de la télomérase, qu’il nommait l’enzyme de l’éternité ».
Dans la ville à la stratification infinie, propice à la vie sexuelle et à la floraison fictionnelle, Cărtărescu aura trouvé un terrain idéal pour son désir de fiction. Nous « faisons déjà partie de la machinerie qui nous invente instant après instant ». Au terme de ce parcours étourdissant, apothéose de couleurs et de sons, feu d’artifice littéraire, il y a peu de chance qu’on ressorte de ce musée de l’âme, de cette « Babel de mon manuscrit » avec l’impression d’une insignifiance. D’ailleurs, il l’écrivait dans Le Rêve, « je ne peux pas me permettre d’ennuyer le lecteur en donnant dans le pittoresque ». Tout porte à croire qu’Orbitor est une pièce magistrale de la littérature de notre temps.
Éric Dussert
De Mircea Cărtărescu, L’Aile gauche (Orbitor I), 566 pages, 26 € ; Le Corps (Orbitor II), 677 pages, 27 € ; L’Aile droite (Orbitor III), 725 pages, 27 €, traduits du roumain par Laure Hinckel, Denoël
Domaine étranger Des ailes immenses étendues sur le monde
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Éric Dussert
Très soutenu dans la course au prix Nobel de littérature, l’écrivain roumain Mircea Cărtărescu voit la traduction de sa trilogie Orbitor remise en ordre. Une somme capitale au poids de papillon.
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, juin 2026.


