Mettre le doigt sur la plaie, puis caresser les bords de la blessure, pour en atténuer la souffrance comme ces mères soufflent sur le bobo de leur enfant et déclarent « Envolée la douleur ! Plus mal ! », Fernando Aramburu s’y exerce par l’écriture.
Le Basque né en 1959 à San Sebastián, établi en Allemagne depuis 1985, avait surpris bien au-delà des frontières de l’Euskadi avec Patria (Actes Sud, 2018), roman sur un sujet très brûlant : le terrorisme de l’ETA, la répression policière, le pardon et l’oubli. Il sera porté à la télévision dans une série. Jusque-là, le lecteur français n’avait eu qu’un recueil de nouvelles du licencié en philologie hispanique (Le Salon des incurables, Buchet-Chastel, 2009) et un roman (Les Années lentes, JC Lattès, 2014) à se mettre sous la dent, malgré la vingtaine d’ouvrages et de traductions (Arno Schmidt, Max Frisch…) publiés.
Les déchirures intimes d’un individu, d’une famille, ou politiques au sein d’une communauté s’inscrivent au cœur de son écriture. Les Oiseaux de passage (Actes Sud, 2023) évoquait les derniers jours d’un professeur de philosophie, misanthrope et misogyne, larguée par sa femme qui l’a quitté pour une autre, en parallèle à la montée de l’extrême droite en Espagne.
Avec Le Petit, nous replongeons dans le passé, le 23 octobre 1980, près de Bilbao, la chaudière d’une école explose accidentellement, le soudeur qui a provoqué l’explosion y perd aussi son enfant. Bilan : trois adultes décédés et cinquante pitchounets d’une même classe d’âge, les 5-6 ans, gisent là, dans une chapelle ardente bricolée à la va-vite.
L’auteur s’intéresse à une famille, comment celle-ci vit, a vécu le drame, résiste ou s’effondre face à lui, explore l’intimité des êtres, insiste sur les petits riens que s’ingénient à déployer les protagonistes pour survivre. Le foyer a perdu Nuco, enfant unique de Mariaje et José-Miguel, petit-fils de Nicasio, le grand-père. La famille, basque d’adoption, vient de Galice ou d’Estrémadure. Face à un drame qui atteint toute une communauté, il n’y a pas de différence. Toutefois la douleur ici s’invagine dans un huis clos. Nicasio perd la tête ou du moins s’y replie, choisit une posture pour la rendre moins cruelle. Se coupe du monde, du village, fait comme si l’enfant était toujours vivant, l’accompagne tous les jours à l’école, tenant dans sa main la main fantôme du petit. Il va aussi le voir au cimetière, du moins lui parle, à travers la niche qu’il occupe. Lorsque les parents du môme décident de se débarrasser de toutes ses affaires, le grand-père récupère sa chambre et la réinstalle chez lui à l’identique. Sa fille Mariaje ne peut que jouer son jeu. Quant au beau-fils, lui, est révolté par ce comportement et toujours atterré par le drame et la future perte de son emploi.
Le roman présente une polyphonie, il y a la voix du narrateur, certainement l’auteur qui tout en présentant la situation, semble marcher sur des œufs, expliquant son embarras, sa responsabilité de ne pas en rajouter et de respecter la communauté. Le texte lui-même prend à de multiples reprises et ce en italique, la parole. « Je suis conscient de servir de support narratif à un malheur aux dimensions telles que toute tentative de le qualifier serait absolument vaine. » Le texte essaye aussi de se défausser, de donner des conseils, de placer des limites au voyeurisme, à l’impudeur, ce qui est ici superbement fait et ce de manière fort cocasse, ce qui supprime du pathos. « Moi, je me vois seulement comme un humble texte scindé en plusieurs séquences, comme une somme de mots disposés de telle façon qu’ils aient une signification. Il ne m’est même pas donné de me retrancher derrière l’alibi du style. » Aramburu leste toujours ses récits graves de burlesque, de sensualité aussi. Celle que l’on retrouve chez la mère qui, elle, parle du corps, le sien, celui de son enfant, de son père. Elle évoque ses difficultés à engendrer, les mains calleuses et érotiques de son mari. Elle ne rejette ni deuil, ni douleur, dans une dimension de tragédienne grecque, matinée de pragmatisme populaire féminin, au-delà du lieu commun. Elle affronte le réel avec ses armes, ne fuit pas dans l’imaginaire et le trauma comme mari et père. Transcende la vie par son corps pour que continue résilient le glissement de la vie. D’autres intrigues parsèment le récit, l’immense force de l’auteur est certainement de surligner le banal, le quotidien, la façon dont le grand-père nettoie tous les jours la vitre de la niche mortuaire du petit-fils comme on changerait l’eau des fleurs.
Dominique Aussenac
Le Petit, de Fernando Aramburu
Traduit de l’espagnol par Serge Mestre, Actes Sud, 258 pages, 22 €
Domaine étranger Encres salvatrices
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Dominique Aussenac
Comment transformer un drame en tragi-comédie, tout en respectant victimes et proches, telle est la prouesse de Fernando Aramburu, dans un roman pudique et subtil.
Un livre
Encres salvatrices
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

