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Domaine étranger Celle que tu vois de Catherine Prasifka

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Julie Coutu

Catherine Prasifka raconte à la deuxième personne du singulier et l’effet est immédiat. Son héroïne est comme immergée dans nos vies. Elle nous raconte, on lui parle, elle est là, incontournable. On la rencontre à 7 ans, caméscope à la main, au seuil d’une découverte qui s’apprête à orienter le reste de son existence. Elle filme la plage, elle s’éloigne, elle pose, elle visionne les images. « La seule chose que tu sais, c’est que tout ce que tu filmes, ça devient autre chose que la vraie vie. » Et puis, arrivée d’un ordinateur à la maison. Des recherches de chats mignons sur Internet, très vite la machine l’aspire. Elle plonge, discute en ligne sur les forums de jeux de rôle, sans méfiance. La vraie vie, la vie fictive, tout se mêle. Elle grandit. Passe des forums anodins à la pornographie. S’ennuie. Explore, toujours plus loin. C’est sa vie secrète, insoupçonnée. En parallèle, sa famille se délite, son frère s’isole, sa grand-mère vieillit. Elle se noue difficilement d’amitié. L’adolescence est cruelle, la popularité se mérite. Elle perd de vue Lorcan, son ami d’enfance, son repère, son point d’ancrage, son grand amour. Ses premières aventures sont amères, brutales, balancées sur les réseaux. Elle est une fille privée publique, elle devient double. Fragmentée. Composite.
Le récit de Catherine Prasifka est tout à la fois angoissant, violent et étonnamment empathique. Il génère un malaise réel, dans cet univers tissé de messages instantanés, de capsules vidéo, de likes, de followers. Tout le monde sait tout, voit tout, sauf l’essentiel. La face cachée l’est plus qu’elle ne l’a jamais été. Dans le même temps, les corps s’offrent, s’exposent, se scrutent. Être soi devient une impossibilité, un concept vide de sens. Mirages de soi. À moins de parvenir, avertit l’autrice, à se redéfinir en oubliant de se projeter comme être et image.

Julie Coutu

Traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, Globe, 320 pages, 20

 

Celle que tu vois de Catherine Prasifka Par Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
4,50