Il décoiffe, Eka Kurniawan ! Son roman Sato l’impie s’ouvre sur une belle révolte. Sato, un adolescent, décide de ne plus être pieux. Fini, les prières à la mosquée. Fini les obligations traditionnelles, comme manger de la main droite. Il pisse n’importe où, ne dit pas bonjour. Et constate : « Je n’ai pas été fouetté par la foudre. Aucun tremblement de terre n’a dévasté ma maison. Aucun chien ne s’est précipité vers moi pour me mordre les mollets. » Dans son élan de liberté, il essaie d’entraîner son camarade Jamal. Il le cajole : « Allez, un péché, un tout petit… » Mais Jamal est accro à la religion. Sato se fait la promesse de le faire dévier du droit chemin. Le livre s’ouvre sur ce court épisode, à peine trois pages, qui se déroule après la mort du père du jeune héros.
Ensuite, Eka Kurniawan déroule l’ordre chronologique. C’est drôle, enlevé, bien raconté (et on devine que la traduction est un tour de force). Sato, enfant, obéissait à son père et fréquentait la mosquée. Sa ferveur était-elle réelle ? « C’était à qui prononcerait “Aamîn” le plus fort et le plus longtemps, jusqu’à faire se décoller le plâtre du plafond et se balancer les toiles d’araignées. » Mais la tentation de la blague est forte. Un copain devant lui ? « Je lui donnais un coup de tête dans le derrière, qui le faisait dégringoler sur les vieux de la rangée de devant, et l’instant d’après la moitié de l’assemblée s’était écroulée par terre comme un château de cartes. » Les gamins se font engueuler et s’égaillent, morts de rire.
Cette ambiance joyeuse et liber-taire d’une enfance indonésienne dans les années 1980 court tout au long du roman. La séquence de la circoncision est irrésistible. « Pour moi, une chose était claire : un pénis intact, couvert de son prépuce, c’est très laid. Ça ressemble beaucoup à une tête de tortue. Un coup il sort, un coup il rétrécit et disparaît. Laid et dégoûtant. Rien que d’imaginer mes amis se moquant de moi – “Tiens, voilà le type à la tête de tortue !” – ça me donnait la chair de poule. Beurk. » La suite est du même acabit, pleine d’humour.
L’auteur alterne curieusement des passages à la première personne entremêlés de séquences à la troisième. On navigue, au sein du même paragraphe entre un « je » et un « Sato », comme si par moments l’adolescent sortait de son corps et se regardait d’en haut. Il y a des sortes de petites nouvelles à l’intérieur, comme cette belle histoire du vieux voisin marin-pêcheur, et de son « tsunami d’amour » pour une belle jeune femme, jadis rencontrée en action de pêche elle aussi.
Le père est violent, il y a un passage tragique autour d’un ballon. Son fils cherche à lui échapper, sa révolte est flamboyante. Jusqu’à un retournement final étonnant (et décevant pour le lecteur occidental ? Mais nécessaire, peut-être, pour être publié en Indonésie ? Chacun jugera). Reste une très agréable et instructive plongée dans la société indonésienne.
Anne Kiesel
Sato l’impie, de Eka Kurniawan
Traduit de l’indonésien par Dominique Vitalyos et Cécile Bellat, Sabine Wespieser éditeur, 170 pages, 20 €
Domaine étranger Rebelle en Indonésie
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Anne Kiesel
Eka Kurniawan raconte les envies de liberté d’un jeune garçon qui cherche à échapper au poids de la religion.
Un livre
Rebelle en Indonésie
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

