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Domaine étranger Ombre portée

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Dominique Aussenac

Dans un premier roman assez fantomatique, l’écrivaine italo-suisse Anna Ruchat jette le doute sur un père.

L' Appartement de marbre

En 1927, André Gide dans Les Nourritures terrestres eut cette formule cinglante : « Familles, je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur. » Faut dire qu’il s’en passe des choses dans la cellule familiale, le meilleur comme le pire !
Teresa, 18 ans, dans ses montagnes lombardes aurait, elle, continué à vivre heureuse sous le toit parental. Mais, en ce début des années 1980, la vie y est difficile et précaire. Son père la place comme garde d’enfant au service d’une famille italienne installée à Zurich. C’est pour elle à la fois la découverte de l’émancipation et celle d’un nouveau monde, d’une nouvelle langue, d’une autre classe sociale, qui apparaît parfois futile, cynique, voire irrationnelle. « Ce qui frappa le plus Teresa durant ces premiers jours dans la famille Marchesini, ce n’était pas tant le comportement des personnes en elles-mêmes que ce mélange de luxe, d’élégance et de négligence dont elle comprit par la suite qu’il était très répandu parmi les collègues et les amis des parents. Comme s’ils avaient voulu saccager aux yeux du monde le raffinement de leurs vêtements. »
Maria, la mère, est archéologue, Bruno, le père, psychiatre. Ils sont pris la tête dans le moteur de leurs labeurs et n’ont guère de temps à consacrer à leurs deux fils, Pietro et Giovanni, gamins charmants qui éprouvent des sautes d’humeur inquiètes, inquiétantes… Teresa a du plaisir à travailler avec eux, chez eux. Mais peu à peu, la suspicion s’installe. Un étrange et sordide malaise. Qui fait du mal aux enfants ? Le père, lorsqu’il les reçoit seuls dans son cabinet ? Et quelle est cette aînée, Esther, issue d’un premier mariage de la mère ? Jeune adulte, qui a fui le foyer et y apparaît en inquiétante ombre portée.
Anna Ruchat est née à Zurich en 1959 et vit à Pavie. Traductrice, elle a publié de la poésie, des nouvelles et des récits autobiographiques. Son écriture comme retenue, faussement simple, faussement directe, faussement précise, se joue des apparences. Une voix narrative, presque anonyme, énonce le début du récit, tel un conte. « Au début des années quatre-vingt, un jour de la fin du mois de juin, une fille très pauvre et encore très jeune fut convoquée dans une ville de Suisse alémanique pour un entretien d’embauche. » La construction du roman, elle, présente une architecture plus complexe, plus théâtrale, assez baroque, ponctué d’extraits des carnets de Maria, la mère, dans lesquels cette dernière n’est pas tendre envers sa fille, qu’elle dénigre à longueur de pages. « Elle a de nouveau tellement grossi, quelque chose d’insoutenable. » Des fragments poétiques ouvrent les chapitres tels des chandeliers vivants orientant le lecteur-visiteur, à l’instar de ceux de Cocteau dans ses films. « La baignoire engloutit de silencieux serpents et pourtant l’eau qui coule des robinets en acier inoxydable est chaude. Des couettes plutôt que de rêches couvertures, sur de vrais lits en bois de frêne. Mieux vaut frapper avant d’ouvrir les portes. Mieux vaut ne pas ouvrir les portes. »
Dans une seconde partie intitulée « Ramifications », qui se déroule plus d’une vingtaine d’années plus tard, le père mort, les différents protagonistes prennent la parole, s’ouvrent, se disent et vont se réunir pour élucider un mystère : quel fut son rôle dans cette histoire, celle d’un pédophile incestueux ? La formule n’est jamais ici proférée, mais flotte. Quant à la réponse, elle continuera elle aussi à flotter. À noter que l’autrice a perdu son père, pilote de chasse, à l’âge d’1 an, dans un accident d’avion et que sa perte, son absence hante sa création.
Le roman offre un jeu de regards étonnant, regards qui semblent se démultiplier au gré des miroirs, des témoignages que chaque protagoniste renvoie dans une valse silencieuse. Une valse spectrale, fantomatique. D’ailleurs si le titre italien Spettri familiari, que l’on pourrait traduire par Fantômes de famille convient très bien, L‘Appartement de marbre, lui, est aussi très parlant. Un roman hanté par certains auteurs que l’autrice a traduits, Thomas Bernard, Paul Celan, la poétesse Nelly Sachs… On pourrait y rajouter le Joyce de Gens de Dublin. Brillant.

Dominique Aussenac

L’Appartement de marbre, d’Anna Ruchat
Traduit de l’italien par Véronique Volpato,
Zoé, 208 pages, 21

Ombre portée Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°273
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