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Domaine étranger Sissie la Noire en Europe blanche

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Catherine Simon

Comment peut-on être ghanéenne dans les années 1970 ? Un roman émancipateur d’Ama Ata Aidoo.

Notre Sœur Rabat-Joie

Il aura fallu presque cinquante ans pour que ce roman de la littérature africaine anglophone soit enfin traduit en français et que le nom de la Ghanéenne Ama Ata Aidoo parvienne à nos oreilles. Cette professeure d’université, défenseuse de la cause des femmes, laisse derrière elle des écrits peu nombreux mais marquants, allant du théâtre à la poésie, du roman au livre jeunesse. Saluée à sa mort, en 2023, à l’âge de 81 ans, comme une « écrivaine exceptionnelle » par le chef de l’État, Ama Ata Aidoo – qui fut ministre de l’éducation au début des années 1980 – eut droit à des funérailles nationales, tandis que son nom était donné au Centre pour l’écriture créative d’Accra, premier établissement de ce type en Afrique de l’Ouest.
Notre Sœur Rabat-Joie, son roman le plus connu, raconte le séjour en Europe d’une étudiante ghanéenne : Sissie, la narratrice, n’a pas sa langue dans sa poche et son ironie cinglante n’épargne ni les autochtones, notamment la gentille Marija, une mère de famille un peu perdue, ni ses pairs africains en diaspora, qui rechignent, une fois leurs diplômes obtenus, à rentrer « au pays ».
Composé de quatre grands chapitres, ce livre-monologue tient du roman autant que du récit oral et mêle avec aisance la prose et le vers libre : cette écriture atypique, audacieuse, fait de Notre Sœur Rabat-Joie un moment rare… et finalement joyeux et émancipateur. Voilà pour la forme. Quant au fond : du fait de son “mauvais esprit” – c’est-à-dire un esprit critique, affirmé haut et fort –, Sissie, alias Rabat-Joie, rompt avec les stéréotypes de la femme noire. Elle ne rentre pas dans les cases que la société (et la littérature) lui assignent. Pas plus la société allemande (puis anglaise), qui peinent à voir dans les Africains des égaux, que la société ghanéenne (ou nigériane), qui renâcle à faire des femmes les égales des hommes.
Publié en 1977, en Angleterre, Notre Sœur Rabat-Joie, variante afroféministe du Comment peut-on être persan ? de Montesquieu, porte les marques de son époque – et de la classe sociale de son autrice/narratrice. La vision des Allemands qui ont « tous la couleur du cochon mariné » ou la manière, plutôt méprisante, dont est décrite Marija (dont on ne sait rien, sinon qu’elle n’est pas riche et parle l’allemand façon… petit nègre, genre « Fous fenez d’où ? ») ont le mérite de la franchise. De même, en plus réjouissant, ce fantasme de Sissie qui, « dans son imaginaire », se voit comme « un de ces jeunes hommes noirs qui ont une liaison avec une jeune Blanche en Europe ».
Tout cela – les fantasmes sexuels, le mépris de classe, le dégoût xénophobe – n’a rien de nouveau ni d’exceptionnel. Mais le dire et l’écrire à la fin des années 1970 est, en revanche, plutôt gonflé et courageux. De même, la cruelle description de ses « frères » africains, que Sissie interpelle sans complaisance, rappelle la liberté de ton, vraie en Afrique comme ailleurs, qui fut la marque de nombre d’écrivain.es, à la fin du XXe siècle. À l’instar d’un Célestin Monga et de son désopilant Un bantou à Djibouti (Silex, 1990) ou d’un Ken Saro-Wiwa et son terrible Sozaboy (Saros international publishers, 1985). Le sous-titre du roman d’Ama Ata Aidoo, « Méditations obliques d’une Noire », dit à sa façon cette soif de liberté.
Mal reçu par les critiques africains, au moment de sa publication, Notre Sœur Rabat-Joie est devenu au fil du temps « un des textes fondamentaux de la littérature post-coloniale et féministe africaine », souligne, dans une note en préface, la maison d’édition Ròt-Bò-Krik.
Un paradoxe, qui aurait sans doute fait sourire l’insolente Ama Ata Aidoo.

Catherine Simon

Notre Sœur Rabat-Joie, d’Ama Ata Aidoo
Traduit de l’anglais (Ghana) par Patricia Houéfa Grange et Guillaume Cingal,
éditions Ròt-Bò-Krik, 224 pages, 15

Sissie la Noire en Europe blanche Par Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°273
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