Si la ville contemporaine est devenue, à force de muséification et d’uniformisation, de trottinettes et autres engins volants non identifiés, hostile à la flânerie, à l’art subtil de déambuler les sens aux aguets, la pratique n’en a pas moins de beaux restes. Thomas Clerc le démontrait encore brillamment il y a peu, 600 pages durant, sous un angle précisément critique du devenir de nos cités, dans Paris, Musée du XXIe siècle (Éditions de Minuit, 2024). Et Milène Tournier fait de même, en privilégiant une approche sensible de ce qui l’entoure, et en beaucoup moins de pages. C’est la force de la poésie, qui va droit au but en saisissant la substantifique moelle de l’image là où la prose ne cesse de ronger longuement son os. Mais Tournier, à vrai dire, ne fait pas des vers. Elle n’en a pas besoin, ses phrases les contiennent implicitement. Des vers qui préfèrent rester confortablement nichés dans leur gangue de phrase, comme s’ils craignaient que, mis à nu, on ne voit plus qu’eux et pas l’image qu’ils transmettent, qui est l’expression d’un regard.
Les kilomètres qu’elle a décidé de parcourir quotidiennement pendant un an pour tenir un journal de marche d’un 31 mai à l’autre, à Paris et dans le millefeuille d’Île-de-France, sont faits de la succession de ce que son regard enregistre et réinvente parfois directement sur la cornée, par procédé de fusion ou d’accumulation, avant que n’opère une transsubstantiation par l’artifice du langage, cette « maison qui n’existe pas mais qu’on voit tous ». Fragments de vies, architectures, incongruités attrapées au vol, les pigeons ont dans ces pages voix au chapitre au même titre que les escalators, les églises ou les clochards. Au même titre que tout ce qui se présente, en réalité, que ce soit ancien ou moderne, fugitif ou permanent, végétal ou minéral, et qui présente justement un intérêt immédiat ou dans la matière mobile de la langue, qui est une autre forme de regard, rétrospectif.
Il s’agit d’avoir les yeux ouverts et de retranscrire poétiquement ce qu’on a vu, ainsi qu’elle l’annonce en quatrième de couverture : « Je fais comme si “j’ai vu” était la majuscule par où tout poème pourrait s’ouvrir ». Un travail de la vision et de la mémoire, un journal étant par définition un art quotidien de l’introspection rétrospective. À ceci près que l’introspection est ici tournée vers l’extérieur, elle s’exprime par la manière dont elle applique sa subjectivité à ce qu’elle choisit de piocher dans le dehors, ce grand bol infini de réalité.
« Le jour se lève, c’est un dieu qui ouvre une conserve », qui ouvre autrement dit une boîte à trouvailles pour celle qui marche et en marchant dit « j’écartais l’espace ». Elle observe « parfois, à certaines heures, le ciel comme un parent ému de la terre », elle a vu « le soir ranger son manège. La nuit serait sérieuse », elle imagine « un Google Maps, plutôt que de l’espace, du temps », elle constate que les monuments sont « des feuilles mortes un peu plus longtemps ». Elle a l’art du portrait instantané : « Je crois que le chien boitait par égard pour son vieux maître claudiquant. Parce que quand je l’ai vu courir après la balle, il courait allègrement » ; « J’ai regardé le père et son fils, leurs lignes proches, suffisamment pour que l’élan de l’un aille aussi pour l’autre ». Dans la foule, elle avance « comme un fœtus, par les contractions de quelqu’un d’autre que moi ». Rue Louis-Braille, elle pense à « l’alphabet saillant des aveugles. Mes voyelles ternes comme des consonnes ». Les noms des lieux nourrissent son regard poétique (« J’ai écouté à Clamart s’éteindre une clameur pendant 19 km aujourd’hui ») et elle continue de marcher, sachant bien qu’« il faut mener sa vie jusqu’au bout ».
Guillaume Contré
31 kilomètres aujourd’hui,
de Milène Tournier
Lurlure, 140 pages, 16 €
Poésie L’œil en marche
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Guillaume Contré
Milène Tournier a marché pendant un an en saisissant au passage choses et sensations, un catalogue d’impressions qui forme un journal.
Un livre
L’œil en marche
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

