Journaliste free-lance mais auteur de profession, John Converse se trouve depuis dix-huit mois au Vietnam, non pas avec l’intention d’y couvrir cette « guerre bizarre » qu’il observe de loin mais afin de se ramener de la matière qui lui permette d’écrire un livre. Plutôt que de se rendre sur le front et de risquer inutilement sa peau, il préfère fréquenter les maisons closes de Saïgon, où il passe le plus clair de son temps à se piquer à l’héro. Dans le monde à l’intérieur duquel il évolue, avec pour seule devise « J’ai peur, donc je suis », les objections morales n’ont plus vraiment cours : on peut en effet se permettre, par exemple, « d’arracher les enfants au sommeil et de les faire exploser dans une rue dégueulasse. De les faire ensuite brûler vifs à l’essence gélifiée. » Par comparaison, la dope paraît presque propre. Un jour, piqué par on ne sait quelle mouche, et alors qu’il n’a absolument rien d’un voyou, Converse décide de faire passer trois kilos d’héroïne pure aux États-Unis. Il charge un de ses vieux copains, Hicks (le genre de gars à garder, « planqué dans les ronces sous une bâche derrière une cabane, un Land Rover dont il avait démonté le Delco » et à avoir enterré, au cas où, un fusil d’assaut M16 semi-automatique avec plusieurs chargeurs), de remettre le colis à sa femme Marge, fille d’un éditeur et anthropologue de formation, qui travaille dans un cinéma porno et se défonce à tout ce qu’elle trouve en attendant le retour de John.
Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu : en ramenant de l’héroïne aux États-Unis, ils viennent marcher sur les plates-bandes de ceux qui vivent de ce commerce ou qui espèrent en vivre. Lorsque Converse est de retour dans son pays, il ne retrouve ni Hicks ni Marge : tous deux ont disparu. L’histoire tourne alors à la chasse à l’homme, d’autant que lui-même se fait enlever par des agents un peu spéciaux (Danskin, un des deux flics qui coursent les fuyards et leurs kilos de poudre, a purgé une peine de neuf ans de prison pour un meurtre qui ne sent pas très bon). Commence alors un road-trip infernal, Hicks et Marge cherchant à échapper à leurs poursuivants, cependant que Converse s’emploie à fausser compagnie à ses ravisseurs. Nous n’en dirons pas davantage pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur qui a encore de belles surprises à se mettre sous la dent, dont un feu d’artifice final plutôt inattendu.
Sorti aux États-Unis en 1974, prix National Book Award l’année suivante, adapté au cinéma par Karel Reisz en 1978, avec Nick Nolte dans le rôle de Hicks, et traduit la même année une première fois en France sous le titre Les Guerriers de l’enfer, La Ligne de fuite démarre au Vietnam (où Robert Stone lui-même a été correspondant de guerre) pour se terminer dans le désert du Nouveau-Mexique. Ce roman a l’élégance de ne pas cacher son jeu très longtemps : pas besoin d’attendre 50 pages en effet pour comprendre dans quoi on a mis les pieds, chaque page puant la drogue et la testostérone. C’est d’un noir et d’une violence que l’on n’aspire pas à connaître autrement que par la lecture (soumis à la torture, Converse se fait brûler la paume de la main sur une plaque chauffante, et s’il n’avait eu la bonne idée de consentir aux aveux, son visage y passait). L’insécurité permanente y est telle qu’elle se communique au lecteur pour le sortir de sa zone de confort, et faire de sa lecture une épreuve à la fois mentale et physique. Heureusement pour lui, c’est un roman bien ficelé, dont l’intrigue ne connaît aucun temps mort, et qui progresse à un rythme haletant, bien qu’il soit essentiellement porté par les dialogues.
Au commencement de cette sombre histoire il y a le Vietnam, et à l’arrivée il y a encore et toujours le Vietnam, non plus la guerre, mais ses conséquences et les séquelles qu’elle a laissées chez tous ceux qui en sont revenus ou qui en ont été les victimes collatérales (son onde de choc n’en finit pas de se répandre). Ce que ce roman donne donc avant tout à lire, c’est l’Amérique des années 1970, qui peine à se remettre de ses traumatismes encore récents. Dans les dernières pages, Dieter, une sorte de gourou vivant dans les montagnes, en témoigne à sa manière : « Il faut que tu saches comme c’était ici avant. On picolait pas, on se piquait pas. On faisait la vaisselle dans le ruisseau et on écoutait les oiseaux. » Pas sûr que ce genre de vie aurait vraiment séduit les protagonistes du récit, peu disposés à la lenteur, mais c’est une manière comme une autre d’affirmer que la corruption, la guerre du Vietnam, le fric et la drogue ont sérieusement écorné l’image du rêve américain.
Didier Garcia
La Ligne de fuite, de Robert Stone
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Philippe Garnier, Signatures Points,
394 pages, 10,30 €
Intemporels Bad trip
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Didier Garcia
Dans La Ligne de fuite, le romancier Robert Stone (1937-2015) sonne le glas du rêve américain. Un roman oppressant.
Un livre
Bad trip
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

