Au fond, il n’y a peut-être que deux types de lecteurs : ceux qui attendent fébrilement que leur auteur favori, en bon métronome sous contrat, livre sa copie annuelle, et puis ceux qui n’aiment rien tant que les découvertes, ou mieux encore, les redécouvertes. On peut penser à Melpo Axioti, Catherine Guérard, Marcelle Sauvageot ou encore Christian Costa, exhumés ces dernières années. D’une certaine façon, la mise en lumière aujourd’hui de Christine Pawlowska, Kujawa de son vrai nom, s’inscrit dans ce cadre. Elle est la femme d’un seul et unique livre publié en 1974 au Mercure de France. Et quel livre ! Écarlate, tel est son titre, est un vrai diamant noir. Tout son corpus tient dans cette petite centaine de pages, écrites à 18 ans. « Une comète, ardente et triste », résume Blandine Rinkel dans la préface de cet opuscule désormais réédité, et point de départ du très documenté livre-enquête de Pierre Boisson. Magnétisé par ce petit ouvrage dont il découvre par hasard la première édition chez des amis, le journaliste voit sa curiosité devenir obsession. Laquelle va alors nourrir une investigation qui éloigne le rédacteur en chef du magazine Society de ses terrains de jeu habituels. Lui à qui on devait jusque-là des enquêtes sur Xavier Dupont de Ligonnès ou la disparition en 2014 du vol MH370 de la compagnie Malaysia Airlines s’emploie à reconstituer le plus méticuleusement possible, de sa naissance à Alès à sa mort à Issirac dans le Gard, la trajectoire de cette si prometteuse écrivaine que l’on a oubliée.
Afin de retracer l’existence chaotique de l’autrice d’Écarlate, récit autobiographique innervé par une énergie noire, celle de la révolte adolescente et anarchique, celle du refus de se conformer à ce que l’on attend de vous, Boisson toque à bien des portes pour recueillir des témoignages, et d’abord ceux des proches de Christine Pawlowska. Enfants, amis, connaissances, il les écoute attentivement, et dans les échos de ces voix-là s’efforce de trouver la vérité et les multiples visages d’une femme irrépressiblement attirée par le côté sombre de l’existence. De sa tentation de jeunesse de vivre le plus librement possible à ses tentatives de mener une vie rangée le temps de la maturité venu, Pawlowska pencha toujours vers ce versant-là. Dans Écarlate déjà il y avait ce pôle d’attraction vortex : « Je n’ai jamais aimé le jour », écrit-elle ici, « Toute ma vie je haïrai le soleil », note-t-elle là, « Je m’étais mise à mourir aux choses lumineuses », lit-on encore ailleurs sous sa plume d’écorchée vive. « Attirée par les idées extrêmes, l’autodestruction, la folie » dans sa jeunesse, cette figure que certains verront comme une Gérard de Nerval au féminin, et qui aspire à l’absolu, « à l’épopée » comme dit Pierre Boisson, se bricolera finalement une vie de famille instable dans le sud de la France. Et ne parlons même pas de sa vie amoureuse, qui fut tumultueuse et teintée de violences psychologiques. Pierre Boisson circonscrit bien les périodes d’une vie, comme on le dit des séquences dans la production d’un peintre, entre dépression, exaltation et tempérance ; il identifie les tournants professionnels (elle devient formatrice en français) et les tourments intérieurs constants que son insomnie chronique entretient. Mais il s’intéresse aussi à la question de l’écriture. Considérée par Simone Gallimard, son éditrice, comme une étoile montante de la littérature française, Christine Pawlowksa ne confirmera pas son statut de jeune première brillante.
N’a-t-elle donc plus jamais écrit ? Il semble que si. Boisson parle de manuscrits perdus ou détruits, il a retrouvé des poèmes, certains reproduits ici, ce qui le pousse à évoquer, par comparaison, d’autres profils féminins incandescents comme Sylvia Plath, Alejandra Pizarnik ou encore Hélène Bessette. Quant à nous, c’est plutôt au réfractaire et autoconsumé René Crevel (1900-1935) que l’on a pensé en découvrant Christine Pawlovska. « Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », disait Philippe Soupault de son camarade surréaliste. Pawlowska elle aussi, le regard écarlate, a toujours été agitée d’une sourde colère viscérale.
Anthony Dufraisse
Écarlate, de Christine Pawlowska, Le Sous-Sol, 110 pages, 13 €
Flamme, volcan, tempête, de Pierre Boisson, Le Sous-Sol,
221 pages, 21 €
Histoire littéraire Corpus Christine
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Anthony Dufraisse
On l’avait oubliée : l’indocile Christine Pawlowska (1956-1996) fait l’objet d’une réédition et d’une enquête biographique.
Des livres
Corpus Christine
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.


