Cinéaste primé pour ses films avant-gardistes, dont Trás-os-Montes, Ana ou encore La Rose des sables, coréalisés avec sa compagne Margarida Cordeiro, António Reis est aussi l’auteur de Poèmes quotidiens, son seul et unique recueil jusque-là inédit en français. Pedro Costa qui fut l’un de ses élèves à l’École de cinéma du Conservatoire national de Lisbonne, le décrit comme « un homme de la campagne, qui était marqué par la terre » et d’une élégance tout aristocratique. Né en 1927 à Valadares, non loin de Porto, décédé en 1991, António Reis publie neuf recueils durant la dictature salazariste, entre 1947 et 1959. De ses deux derniers livres qu’il remanie, il en constitue un dixième et ultime en 1967 sous le titre Poèmes quotidiens, faisant disparaître de sa bibliographie le reste de sa création littéraire. Il cessera d’écrire par la suite. Remarquablement traduits par Steven Lambert qui signe aussi une intéressante postface, ces textes surprennent par leur simplicité stylistique. Une centaine de poèmes aussi brefs que concis, et parfaitement agencés selon ce qui peut se lire comme une seule et même séquence, forme un ensemble d’une extrême cohérence, saisissant et quasi intemporel. Ainsi, par touches délicates et sensibles tout un univers intérieur, s’ouvrant sur le dehors, s’offre-t-il tel un paysage, en un flux presque intarissable qui va et vient entre sensations, émotions et pensées. Autant de saynètes à peine esquissées d’un quotidien de peu, aussi silencieux qu’étonnamment vivant. À l’instar de motifs réitérés tels le sommeil, le rêve, l’intimité évoquée en filigrane se révèle le lieu d’une intériorité plus opaque que nocturne où le sentiment d’une solitude foncière alterne avec celui d’une existence indéfectiblement vouée à la nostalgie. Ainsi, peut-on lire : « Où allons-nous libres/ Où allons-nous prisonniers/ couler comme des rivières/ durer/ comme des pierres/ et jeter des racines ».
Poèmes quotidiens, par son titre, n’évoque-t-il pas l’enjeu de ce projet d’écriture : saisir le mouvement du temps, le presque rien qui n’en est pas moins l’expression du plus intense et du plus dense ? S’impose ici également la présence de la femme aimée, à qui une sorte de dialogue mélancolique est adressé : « Ta solitude/ chérie : (tu sais)/ n’est pas l’isolement/ c’est la douleur/ des oiseaux/ consciente », ou encore, « Je sais que tu cherches/ à donner un petit sens/ à la solitude » et plus loin, « L’amour non plus/ ne veut pas la solitude/ Et nous/ entre l’angoisse et le silence/ nous avons fait d’elle un paysage avec de l’air/ et du son/ et de la douleur ». Cette œuvre toute d’ascèse, n’est pas sans rappeler parfois la manière d’un auteur comme Ungaretti.
Emmanuelle Rodrigues
Poèmes quotidiens, d’António Reis
Édition bilingue, traduit du portugais par Steven Lambert, Trente-trois morceaux, 106 pages, 17 €
Poésie Un ascète du regard
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Emmanuelle Rodrigues
Traduits pour la première fois en français, les poèmes d’António Reis s’imposent par leur sobriété et leur justesse.
Un livre
Un ascète du regard
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

