Si l’on prenait un exemplaire du Loup des steppes, d’Hermann Hesse (La Renaissance du livre, 1931), de L’Homme au complet marron, d’Agatha Christie (Librairie des Champs-Élysées, 1930, « Le Masque »), ou de La Guérison par l’esprit, de Stefan Zweig (Stock, 1932), on constaterait que ces livres ont été traduits par Juliette Pary. Et de noter que, avec quelques autres, ces traductions se vendent toujours, un siècle après leur publication initiale, et ça n’est pas le seul intérêt du travail de Juliette Pary…
Elle se nommait en réalité Julia Gourfinkel. Elle était née en Ukraine, à Odessa, le 6 août 1903, deux ans tout juste avant la mutinerie des marins du Potemkine, d’un père pédiatre et d’une mère diplômée ès lettres de l’université de Kiev. Malmenée par la révolution bolchevique, la famille se disperse. Juliette et sa sœur se retrouvent à Paris où l’aînée Nina vit de sa plume. D’abord dactylo, Juliette s’installe 27, de la rue Dareau (XIVe) et enchaîne les travaux de traduction. Elle prend dans la foulée l’initiative de se lancer dans le journalisme. Par pur hasard, elle sollicite un magazine de luxe destiné aux diplomates, Ambassades et consulats. Elle y apprend les trucs du métier, et notamment l’art de mener un entretien. Cela va lui servir. Elle pige ensuite pour des magazines de gauche, plus répandus : Marianne, Regards, Vendredi, ou encore Les Cahiers de la jeunesse de Paul Nizan. Ses reportages sont remarqués, ses manuscrits littéraires s’élaborent…
Dans un volume de souvenirs, L’Amour des camarades (Victor Michon [id est l’éditeur de Graine de crapule de Fernand Deligny], 1948) elle fera le périple retour sur ses années de labeur et de militantisme : « Jusqu’à présent j’ai enquêté sur les colonies de vacances, l’enfance misérable, l’assistance sociale ; maintenant j’entreprends des reportages sur les mouvements de jeunesse. » Ce sera d’ailleurs son dernier combat lorsque, après la guerre, elle retournera en Suisse où elle a vécu avec son mari pendant le conflit : la restructuration d’une école sur les ruines laissées par la guerre est son sujet de prédilection. La littérature n’aura été que l’affaire d’un temps.
Pour les historiens de la chose, il y a aura néanmoins « Le gnaf d’en face », un texte important qui connaît plusieurs versions avant de paraître dans la livraison d’Europe de septembre 1952. Ce texte à portée historique était constitué par l’entretien avec Georges Ioenesco (1874-19 ??), le bottier ami et soutien de Panaït Istrati à Paris, qu’avait sténographiée la journaliste. Elle avait alors 32 ans et une première version de l’échange, auquel participait aussi, alors, Marthe, l’épouse du bottier, avait paru dans l’hebdomadaire Marianne le 24 avril 1935, en hommage à Istrati (1884-1935) qui venait de disparaître quelques jours plus tôt. Le 16 avril exactement. Le document était dans cette première version passionnant mais plus court, Juliette Pary redoubla l’entretien sur plusieurs rendez-vous avec le seul Georges pour que ne se perde pas le souvenir de cette amitié et de ces quelques vérités du grand Roumain. (« Le gnaf d’en face » ne paraîtra qu’à titre posthume car Juliette Pary s’éteint le 1er octobre 1950, à Vevey, dans le canton de Vaud. Les éditions Héros-Limite vont en produire incessamment une nouvelle version.)
Quant à son œuvre propre, Juliette Pary s’en est ouverte à Janine Bouissounouse dans les Nouvelles littéraires du 21 décembre 1935. Elle définissait alors sa conception sans concession de la littérature : « Toutes les femmes écrivent une confession, un livre-journal, à part celles qui ont découvert que le monde existe et qu’il est plus digne d’intérêt que sa petite vie à soi. Je peux bien le dire parce que j’ai failli écrire un livre sur-féminin, sur-littéraire… Maintenant, heureusement, ce stade est dépassé. Je sais que c’est beaucoup plus grand d’écrire sur le monde que sur soi-même. » D’où ce « gnaf » épinglé à son tableau de chasseuse des vérités, et peut-être aussi son polar de 1933, L’Homme aux romans policiers (« Le Masque ») où elle dévoile astucieusement les ficelles à l’aide de son détective amateur qui fait avancer son enquête en se basant sur les topoï du genre. Ironique, ce petit livre sera suivi du Mystère de l’opéra Building en 1934 et d’un roman moderniste à la structure originale, Les Hommes sont pressés (Gallimard, 1934) où, à travers l’évocation de l’URSS de la Guépéou et de l’incontournable matériau du temps, le ciment, des saynètes peignent de manière synoptique plusieurs types de personnages aux prises avec leurs difficultés. Une sorte de roman global avant l’heure. Sous le pseudonyme de Julia Renner, elle publia encore les poèmes d’An die Deutschen. Gedichte (Éditions Réalités, 1946), sans oublier celui qui peut-être lui tenait le plus à cœur, Mes 126 gosses (Flammarion, 1938). Pourtant, c’est à coup sûr « Le gnaf d’en face » que l’on retiendra d’abord… La postérité est capricieuse.
Éric Dussert
Égarés, oubliés Une femme et un gnaf
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Éric Dussert
Juliette Pary a sténographié un témoignage cardinal pour l’histoire littéraire et dévoilé quelques ficelles du polar.
Un auteur
Une femme et un gnaf
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.
