C’est un avocat bienveillant qui parle : « Vous n’aviez pas prévu d’être sans papiers, n’est-ce pas ? » Nourri de sa propre expérience, le récit que signe la Comorienne Touhfat Mouhtare raconte la construction d’une « vie autour du qui-vive ». Étudiante menacée d’expulsion parce qu’en situation irrégulière après « un petit mouvement de révolte » (le refus de sacrifier aux contraintes paperassières du pays d’accueil, en l’occurrence la France), la narratrice se livre à un travail d’introspection qui reflète les répercussions à la fois matérielles, épidermiques et psychologiques de cette déstabilisante vie clandestine. Par sa propre faute, la voilà donc devenue un être en apnée qui se sent traqué. N’osant plus respirer, elle passe tout entière sous l’empire de cette paranoïa – « la panique permanente » – dans laquelle on tombe en basculant dans l’illégalité. Le lecteur assiste ainsi à une délibération intérieure, à une sorte de dédoublement constant, la jeune femme s’autopsychanalysant presque. Dénouant les implications politiques et intimes de ces « choses qui arrivent » et l’arriment à un train-train de trouille et de bidouille, l’autrice ne s’éloigne que rarement, pour de brefs éclairs poétiques ou des parenthèses proches de la fable africaine, de cette parole réflexive ancrée dans le quotidien.
S’il existe beaucoup de textes sur la condition d’étranger, d’immigré, de réfugié, celui-ci a ceci de particulier qu’il épouse autant un point de vue identitaire et sociologique que viscéral. Non sans une certaine espièglerie, Touhfat Mouhtare s’ausculte au stéthoscope, avec en fond sonore la pression grinçante du corps social en tant qu’il est toujours, consciemment ou non, surveillance. « Il faut bien lier ce qui ne l’est pas », dit à un moment celle pour qui écrire c’est ici débrider un abcès puis suturer la plaie. Ce livre-patchwork témoigne donc d’un vécu chaotique, celui d’une survie sous les radars, où s’entend le désir de conjurer la peur et l’impuissance d’être simplement soi.
Anthony Dufraisse
Choses qui arrivent, de Touhfat Mouhtare, Bayard, 175 pages, 16 €
Domaine français Sous les radars
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Anthony Dufraisse
Un livre
Sous les radars
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

