Comme à son habitude, c’est à un voyage érudit et enchanteur à la fois que nous convie Alberto Manguel. Voyage plus court, cependant, que ceux, au long cours plein de détours, que furent les explorations d’Une histoire de la lecture ou de La bibliothèque, la nuit, opera magna indispensables. Dès l’abord, la première métaphore surgit, immédiatement éclaircie par le sous-titre : « Propos sur l’art de la traduction ». Envers de la tapisserie qu’est le texte premier, texte-source, la traduction sera ici l’objet d’un éloge enthousiaste, presque mystique à certains moments. Alberto Manguel, pourtant, aurait pu se dispenser de recourir aux œuvres traduites : il rappelle qu’en son enfance il « fu(t) élevé en anglais et en allemand par une nourrice tchèque » puis « appri(t) plus tard l’espagnol, à l’âge de huit ou neuf ans » ! Sans doute cet apprentissage ne fit-il que lui ouvrir l’appétit, éveiller sa curiosité dévoratrice envers nombre d’autres langues – et littératures. Le traducteur est donc ici une sorte de héros multiforme : non seulement témoin mais parfois juge de l’œuvre qu’il peut, habilement ou inconsciemment, s’approprier, il en est aussi l’exégète, souvent ascète, voire martyr, presque saint, la plupart du temps vainqueur face à l’adversité des mots, quelquefois défait pourtant. Une fort belle page le compare à Orphée : « L’original ne peut être sauvé d’entre les morts ; le traducteur peut simplement prétendre recréer Eurydice en la traduisant dans d’autres mots qui porteront à jamais le deuil de sa perte : toute traduction est une élégie ».
Une autre analogie, moins douloureuse, évoque davantage le désir et la poursuite, la résurrection parfois, de la beauté, que ce travail, toujours inachevé, permet : « Le texte repose dans un état d’animation suspendue, paisiblement endormi dans son cercueil de verre comme la Belle au bois dormant. À l’instar du prince, le rôle du traducteur consiste à l’éveiller ».
Thierry Cecille
Traduit de l’anglais (Canada) par Émilie Fernandez, Actes Sud, 122 pages, 16 €
Essais L’Envers de la tapisserie, d’Alberto Manguel
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Thierry Cecille
Un livre
L’Envers de la tapisserie, d’Alberto Manguel
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

