Bleu. Bleu comme la fin de la nuit, comme le petit matin des insomnies, comme les crépuscules d’hiver. C’est dans cette couleur que nous plongeons avec l’auteur et qui lui permet de matérialiser son insupportable mal-être. Trentenaire, auteur dessinateur, Quentin n’arrive quasiment plus à sortir de chez lui et lorsqu’il le fait, il est suivi par d’inquiétantes créatures filiformes – allégories des angoisses qui le hantent et l’empêchent de vivre. « La hauteur des immeubles, l’immensité du ciel… la sensation de tes pieds sur le sol… l’appréhension d’un virage… les autres… surtout les autres… Tout te semble parasité par un danger. Tu restes sur tes gardes, à l’affût, prêt à fuir. C’est un danger flou, sans objet, mais continu. »
D’emblée, le tutoiement qu’adopte l’auteur lorsqu’il parle de lui, nous le rend familier, tout en lui offrant une forme de distance (souvent subtilement ironique) à l’égard de lui-même. Son quotidien de célibataire dans son petit appartement parisien est aussi celui d’un jeune gay, offert aux sollicitations nocturnes, aux réseaux sociaux omniprésents – une trajectoire contemporaine donc, qui n’a rien d’inédit. Mais ce qui intéresse et qui touche dans Sage, c’est la position et le ton qu’adopte Quentin Zuttion pour parler de ses aventures, de son passé, de sa souffrance mentale. Franc, direct même dans sa parole autobiographique, il énonce les faits sans posture, sans narcissisme vain. Plus loin, il épingle avec causticité les discours frelatés de la psychologie sur le Net, fatras de conseils décalés, qui rejettent ceux qui souffrent vers un isolement plus grand encore : « Bienvenue dans cette bulle de sérénité. Avant de commencer cette méditation, félicitez-vous de prendre ce temps pour vous. Imaginez-vous, apaisé, dans le calme d’une forêt. » Ce qu’il expérimente au contraire et nous montre, c’est l’impossibilité à affronter les épreuves petites et grandes qui composent toute existence humaine. Pas complaisant, encore moins misérabiliste, il n’en expose pas moins la difficulté de se confronter à l’homophobie familiale, ordinaire et hilare : « tu t’imagines hurler, leur foutre un coup de poing, à tous. Évidemment, tu ne fais qu’attendre que ça passe… et enterres chaque fois un peu plus tes émotions. »
Les dessins, réalistes mais pas didactiques, s’autorisent des métaphores qui éclairent son propos, permettant une pédagogie du récit, sans jamais peser. Son trait, précis et léger – à l’image de son écriture – s’adoucit et s’illumine de jaune, dans les pages où il évoque son enfance, lieu de la nostalgie et d’un amour presque douloureux pour sa mère ; lieu également des premières expériences du sentiment cruel d’exclusion, de l’altérité brutale qui l’ont mené au désamour de vivre. Cependant la fin de l’album ébauche une réconciliation de Quentin avec lui-même, message d’espoir tendu à tous ceux qui pourront se reconnaître. « Je veux consoler le petit pédé de la cour de récré. Je veux prendre dans mes bras la suceuse des vestiaires du cours de gym. Je veux prendre soin de la tarlouze des repas du dimanche… et dire au jeune homme dans la cage des backrooms qu’il ne fait rien de mal. Je veux parler à tous ceux qui ont enfoui leurs désirs si loin qu’ils ont construit par-dessus des barrières de honte qui pourrissent. Je veux aimer ceux qu’on a moqués pour leurs gestes gracieux, ceux dont la voix s’élève trop dans les aigus lorsqu’ils gémissent. »
Delphine Descaves
Sage, de Quentin Zuttion
Le Lombard, 182 pages, 22,95 €
Textes & images Le bleu est ma couleur
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Delphine Descaves
Dans cette autobiographie graphique, d’une douce impudeur, Quentin Zuttion se (dé)livre, entre récit introspectif et désir de partager les affres de la souffrance mentale.
Un livre
Le bleu est ma couleur
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

