Les Tatouages. Etude anthropologique et médico-légale
La « bousille » ? En argot carcéral, le tatouage. Au XIXe siècle, les pères fondateurs de la criminologie moderne – Lombroso, Lacassagne, Bertillon qui en 1902 découvrira les empreintes digitales – y voient un moyen d’identifier les criminels. Les tatouages sont à la mode à l’époque dans les classes populaires – marins, militaires (en France en particulier des bataillons disciplinaires d’Afrique, les « Bat’d’Af’’ »), travailleurs manuels des villes comme des campagnes. Et plus encore chez les bagnards, les taulards, le petit peuple des voyous et des prostituées. Ce sont, dit Lacassagne, des « cicatrices parlantes » : nombreuses chez les criminels au point parfois de recouvrir quasiment tout le corps, elles racontent un CV. « Je veux seulement montrer que le grand nombre de tatouages donne presque toujours la mesure de la criminalité du tatoué, ou tout au moins l’appréciation du nombre de ses condamnations et de son séjour dans les prisons. » Une véritable fiche de police, bien utile pour la maréchaussée mais aussi, paradoxalement, pour le milieu lui-même dont les membres se reconnaissent entre eux par ces signes qui peuvent être explicites (« Le bagne m’attend », « Mort aux gendarmes », « Travaux forcés »), ou implicites à travers toute une grammaire d’emblèmes, d’abréviations, de symboles codés.
Si l’étude d’Alexandre Lacassagne s’inscrit surtout dans le contexte « médico-judiciaire », son ouvrage, esquisse d’un gros livre qu’il n’a jamais mené à terme, le déborde à plusieurs titres : par ses considérations sur l’histoire du tatouage (dans l’Antiquité, « chez les Arabes et les Kabyles », chez les premiers Chrétiens, etc.), dans son souci de décrire dans le détail « les procédés du tatouage », dans ses références, nourries de la lecture des voyageurs (Cook, Darwin…), à la pratique et aux rituels du tatouage « chez certains peuples primitifs ». Mais c’est en ethnologue des « classes dangereuses » que le criminologue, qui durant sa vie collecta pas moins de 2000 tatouages (qu’il préférait reproduire par le dessin que photographier), se montre le plus passionnant. Il s’agit de décrire, et de classer : « emblèmes patriotiques et religieux », « emblèmes professionnels » (la tête de bœuf pour le boucher, le rabot pour le menuisier), « emblèmes-métaphores » (l’étoile du malheur, l’ancre de marine, « des poignards dans la région mammaire gauche »), « emblèmes amoureux et érotiques » (« Robinet d’amour » ou « Plaisir des dames » sur la verge), etc. Lacassagne fait des statistiques (la fréquence de tel ou tel emblème rencontré, des localisations sur le corps, l’âge des sujets), et cherche à expliquer les raisons du tatouage : la religion, l’imitation, l’oisiveté d’où « le grand nombre de tatouages chez les déserteurs, les prisonniers, les marins », l’esprit de corps. La vanité : « Cette passion prépondérante, qui existe chez les animaux, se trouve à tous les degrés de l’échelle sociale et conduit aux actions les plus bizarres et les plus étranges ». En prison, c’est surtout « l’ennui ». On y subit même des « tatouages involontaires », ceux que vos codétenus facétieux réalisent sur vous à votre insu, durant votre sommeil (on comprend mieux alors, de nos jours, le quartier d’isolement pour nos délicats VIP).
Le livre est introduit par un texte de l’historien Marc Renneville, « Cicatrices parlantes. L’anthropologie criminelle du tatouage », superbement illustré comme l’est celui de Lacassagne. À noter que dans sa même collection « Mémoires du corps », Jérôme Millon sort un autre classique de la médecine légale, Signes caractéristiques des principales professions manuelles (1889), d’Alphonse Bertillon, confrère de Lacassagne.
Jérôme Delclos
Les Tatouages. Étude anthropologique
et médico-légale, d’Alexandre Lacassagne
Jérôme Millon, 136 pages, 17 €

