Donne-moi ton cœur… On dirait le titre d’une chanson sentimentale et ce qui attire immédiatement, c’est ce crayonné aux tons pastel, frais, qui rappelle un peu l’esthétique des BD pour enfants des années 1970-1980 (les J’aime lire de nos enfances) et nous donne aussitôt un sentiment de familiarité, de proximité avec le récit. Surprise pourtant dès la première planche : ce délicat travail de coloriste est au service d’un dessin réaliste, précis, qui révèle la finesse de l’observation et la recherche de la justesse, sans complaisance.
On entre dans ce roman graphique par la maison des grands-parents de Loulou, la narratrice de 19 ans. Un lieu dont elle connaît les moindres objets, posés là depuis toujours : les meubles, les lampes, les peintures de la grand-mère accrochées aux murs. Louise Janet, dans ces premières pages, ne se contente pas de planter avec humour un décor mais nous renvoie instantanément aux images et aux souvenirs de nos propres lieux de famille : nous aussi, nous les pensions figés pour l’éternité.
Loulou, dans ce hameau de Crapéou, situé sur les contreforts du Vercors, redevient la petite-fille de ses grands-parents, et tente de prendre un peu de recul sur sa vie de jeune adulte – en l’occurrence, retrouver de la lucidité sur Timtim, le garçon dont elle est amoureuse mais qui est pédant, imbu de lui-même. Durant cet été interminable, poisseux, elle retrouve les activités minuscules de l’enfance qui sont aussi des refuges. Elle va voir Philippe, surnommé Jo Dasein, passionné de Heidegger, vieux célibataire, homme intelligent et empêché, avec qui elle parle d’amours et de déceptions. Elle y recroise Joana, la fille du chirurgien, insupportablement bourgeoise. Et elle entretient deux relations, inabouties, avec Léo et Gros-Guy, ex-petit garçon harcelé à l’école (notamment par elle) dont elle apprend les souffrances passées. Enfant, il vouait une admiration absolue à son oncle Jean : « je le trouvais élégant, beau… je ne pouvais m’empêcher de le comparer à mon père, si lourd, trapu, lent… Jean est mort très jeune d’un cancer fulgurant. Dès lors, ma relation à la nourriture est devenue d’autant plus passionnelle ».
À l’égard de tous ces personnages, Louise Janet se livre à une indulgente satire. L’oxymore peut surprendre mais c’est tout le talent de cette jeune dessinatrice que de parvenir à toucher juste dans l’exercice de la dérision, sans jamais être cruelle ou méprisante. Question de regard… Il faut dire aussi qu’elle ne s’épargne pas, dressant de Loulou un (auto)portrait parfois hilarant d’éternelle insatisfaite.
Mais le cœur – dans tous les sens du terme – de cette BD est l’attention portée aux grands-parents. La jeune auteure les croque dans leurs corps affaissés, assoupis, dans leurs rituels, leur langage, leur tendresse maladroite qui tombe souvent à côté. Elle raconte la mort du chat de sa grand-mère, véritable drame intime, vécu comme un signal : « la maison qu’est vendue et mon Mimi qu’est mort… j’ai plus rien maintenant, y a plus qu’à. » D’ailleurs la vieille dame emmène Loulou au petit cimetière voisin, afin de lui montrer la concession réservée pour elIe et son mari. « Sans doute était-ce rassurant pour elle d’envisager la mort sous un angle aussi pragmatique ». Il faut avoir beaucoup regardé et aimé ce vieux couple pour nous les rendre aussi proches, pour parvenir à nous faire partager leur quotidien, leurs stratégies parfois cocasses pour vivre. « Mémé avait été tirée de son deuil par un intérêt soudain pour la confection de flan. Elle en faisait de toutes les formes, à tous les goûts. Pépé avait fini par mettre le holà le jour où elle nous servit un flan au crabe, estimant que l’expérimentation avait atteint sa limite. » L’universel se loge dans les détails.
Delphine Descaves
Donne-moi ton cœur, de Louise Janet
L’employé.e du moi, 152 pages, 26 €
Textes & images L’âge de tous les (im)possibles
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Delphine Descaves
Dans sa première BD, Louise Janet nous fait revivre, le temps d’un été, les affres de la post-adolescence. Et donne corps à ses grands-parents, figures immuables et fragiles.
Un livre
L’âge de tous les (im)possibles
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

