Il y a quelque chose de l’Ennui baudelairien chez Shin’ichi Abe, dans sa bohème sombre et hantée par les soucis d’argent. Au fil des pages de ce manga autobiographique (genre que les Japonais appellent le watakushi manga), il décline sa vie, traversée par l’alcool, les copains artistes et son amour pour Miyoko. Tout se passe à Asagaya, un quartier de la capitale, réputé pour concentrer des écrivains, des théâtres et des musiciens. Outre le charme un peu dandy – cabossé – de son avatar graphique, c’est l’esthétique ici qui prime et qui attire. Miyoko, humeur d’Asagaya fait partie de ces œuvres graphiques suffisamment riches pour qu’on puisse rester contempler certaines planches, observer certains détails : un noir et blanc travaillé et même sophistiqué, un dessin stylisé, des noirs très encrés, qui tranchent, mais aussi une palette de gris… Shin’ichi Abe s’attache aux visages et aux corps, dont ils restituent la grâce ou le délitement : c’est le beau visage tourmenté de Tadao Ikeda dans sa « solitude incomplète », c’est le corps blanc de Miyoko, sa gestuelle qu’on imagine nonchalante et sa longue chevelure noire. Ce sont les amants dans l’acte amoureux, à la fois unis et seuls. Shin’ichi Abe dessine aussi les lieux et les choses, qui ont leur vie propre et sont traités par le dessinateur avec autant de soin que les personnages : une rue sous la neige, le fouillis d’un appartement post-étudiant, un embarcadère esseulé, une guitare appuyée contre un mur, une paire de Ray-Ban de soleil qui masque les yeux du mangaka et lui confère ce visage énigmatique.
Dans ces sortes de nouvelles, nous croisons des personnages étudiants ou sans emploi, artistes dont l’existence insatisfaisante semble ne tenir qu’à un fil. Page après page, le dessinateur met en scène la réalité matériellement et psychologiquement ingrate de la création artistique, qui apparaît sans fard. Discussions obsessionnelles sur l’argent, rapports difficiles et intéressés avec les parents (« mes parents me financent encore un an »), quotidien erratique. Ici, Miyoko s’étire paresseusement dans le petit appartement, attendant son amant et s’interrogeant sur le sens de sa vie. Là, un couple se défait en silence, sous le regard placide d’un chat qui fait sa toilette, sage et indifférent aux souffrances humaines. Planches sans paroles et pourtant suggestives, qui nous placent en position de témoins et où l’absence de textes souligne précisément l’incommunicabilité. L’animal peut représenter une alternative aux rapports humains décevants : dans l’une des nouvelles, le personnage noue une amitié avec le chien Potchi, qui semble, mystérieusement, le comprendre. Plus loin, une soirée entre amis s’achève sur un triangle amoureux, à la fois érotique et délétère. Chez Shin’ichi Abe, le sexe semble être vécu comme un moment pour oublier, un suspens, tout comme l’alcool est un moyen d’évitement du monde plus qu’un réconfort.
Tout l’art du mangaka est de nous immerger dans cet univers mélancolique, voire dépressif. On s’y plonge un peu comme dans un vieil album de Nick Cave (une petite platine vinyle est d’ailleurs un motif récurrent dans ces histoires, suggérant que la musique est une présence et un viatique) ou dans des poésies de Charles Bukowski. Loin des bavardages du développement personnel ou des livres feel good qui peuplent nos librairies, on se surprend à bien aimer croiser ces antihéros taiseux, leur lassitude et leurs dialogues ténus. Les textes en effet sont minimalistes, peut-être pour montrer l’échec de la parole, son pouvoir dérisoire, voire ses mensonges et ses faux-semblants. Shin’ichi Abe le dit d’ailleurs en une phrase « Dessiner, c’est tout ce que j’ai. »
Delphine Descaves
Miyoko, humeur d’Asagaya,
de Shin’ichi Abe
Traduit du japonais par Ivan Chapuis-Belin, Cambourakis, 232 pages, 23 €
Textes & images Spleen en noir et blanc
Dans ce recueil d’histoires composées dans les années 1970, et parues dans la revue japonaise Garo, emblème de la bande dessinée alternative, le mangaka Shin’ichi Abe nous livre des bribes désabusées de sa vie à Tokyo.

