L’intrigue du roman est simple : Camille, une stagiaire journaliste à la télévision belge est chargée de faire un reportage sur le centenaire de la mort de Thomas Vinçotte, sculpteur officiel de la Cour au début du siècle dernier et qui a laissé à Bruxelles nombre d’œuvres dont les imposants Statue équestre de Léopold II et Monument aux pionniers belges au Congo qui, parce que symbolisant la grandeur du royaume, sont sujets à controverse aujourd’hui chez nos voisins. L’intrigue se double d’ailleurs d’une enquête policière (sans grand suspens ni réel intérêt) : la main droite du monarque a été sciée après que Camille est allée filmer la Statue équestre de Léopold II. Au passage notons que Roland Siegloff multiplie dans son roman les expressions qui font intervenir la main dans le langage : « perdre la main », « se retrouver les mains vides » etc. Une manière ludique, peut-être (les toutes dernières pages du livre jouent avec humour), de mettre en ligne de fond l’histoire sanglante du Congo, possession du seul Léopold II qui instaura sur le pays le châtiment des mains coupées aux autochtones récalcitrants, et laissa commettre des massacres qui firent des millions de morts.
Colocataire dans la rue Vinçotte de la capitale belge (ce pourquoi son rédacteur en chef lui a donné ce sujet), Camille est très vite confrontée aux critiques de Ben, jeune artiste révolté qui vit dans le même appartement : comment peut-on commémorer la vie d’un sculpteur officiel qui n’a fait que collaborer avec un pouvoir impérialiste, et a laissé pour la postérité le témoignage grandiose d’un tortionnaire ? Le débat qui s’instaure irrigue tout le roman de manière simple mais efficace, déployant toute une série de questionnements dignes d’une épreuve de philosophie du bac : l’art peut-il collaborer ? Comment juger des actes d’hommes ayant vécu dans un monde aux valeurs très différentes des nôtres ? Est-on prêt à sacrifier sa façon de vivre pour des idées ? Le romancier allemand excelle à déployer ces questionnements à deux époques : celle de Camille, la nôtre, où le vocabulaire s’est considérablement transformé depuis l’époque de Vinçotte (qui connaissait ni Google, ni Internet, ni peut-être la notion de colocataires et encore moi celle de télévision) et ce début du XXe siècle qui précède de peu le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ce sont les mêmes questions qui se posent à Camille et à Vinçotte mais dans des termes fort différents.
Ce n’est pas la seule réussite du livre : celui-ci s’ouvre avec une description de Bruxelles vers 1914, l’année de commande de la Statue équestre, où l’on voit le sculpteur officiel prendre le train de Bruxelles à Anvers où il enseigne à l’Académie des Beaux-Arts. La vie foisonne, la capitale belge, véritable personnage du roman, est en pleines transformations, les champs laissent la place aux nouveaux immeubles, la voiture commence à imposer sa présence dans les rues. Ce va-et-vient entre aujourd’hui et 1914 montre de manière forte l’évolution rapide d’une société autant qu’elle désigne que sa richesse vient de l’exploitation meurtrière de ses colonies.
Si Camille s’interroge sur la manière de parler de Vinçotte, ce dernier, un siècle plus tôt cherche un moyen d’instiller le doute dans la célébration de Léopold II et de la conquête du Congo. Et c’est peut-être dans la réponse donnée à ce dilemme (célébrer ou dénoncer) qu’au bout du compte Roland Siegloff célèbre la force et la finesse de l’art.
T. G.
La Main. Thomas Vinçotte ou les doutes d’un sculpteur, de Roland Siegloff
Traduit de l’allemand par Jacques
Duvernet, Le Ver à soie, 191 pages, 17 €
Domaine étranger L’art, haut la main
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Thierry Guichard
À la croisée de l’Histoire et de l’art, de la philosophie et de la morale, du documentaire et de la fiction, le roman de Roland Siegloff parvient à concilier littérature et pédagogie.
Un livre
L’art, haut la main
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

