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Textes & images Samuel Beckett, âme ouverte

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Anne Kiesel

Un roman graphique, venu d’Espagne, dévoile avec pudeur l’auteur irlandais, publié chez Minuit (et qui a eu peur de faire couler la maison d’édition).

D’abord, on est happé par la couverture de cet album. L’inspiration graphique de Javier Olivares vous saute aux yeux. Les lunettes rondes, d’un jaune à la fois sale et lumineux, dissimulent totalement le regard de Samuel Beckett, dont on reconnaît (bon, OK, on est aidé aussi par le titre du livre, qui flotte en bonne place au-dessus des cheveux à la fois longs, raides, en brosse de chiendent, pré-punks, déraisonnables, géométriques) Beckett, donc, dont on reconnaît le visage anguleux, ici stylisé et diablement inquiétant. Les deux couleurs qui rythmeront tout ce roman graphique sont là : ce vert olive sourdement bleuté, paradoxalement vibrant alors qu’il semble terne au premier coup d’œil. Et ce jaune contrastant, avec un peu d’orange rabattu qui fait penser à des tournesols assoiffés sous le cagnard. 
Deux couleurs, deux ambiances, pour ce qu’on découvre, au fil de la lecture intriguée et souvent paumante. En vert grisé bleuté, on a Samuel. En tournesol déshydraté, on a Beckett. Pour simplifier, ici, l’homme ; là, l’écrivain. Comme on a deux auteurs complices, le dessinateur Javier Olivares, et l’écrivain scénariste, Jorge Carrión. On ne peut pas dire qu’ils mâchent le travail du lecteur. Mieux vaut connaître un peu l’auteur dont ils parlent. Voire se renseigner discrètement, afin de préciser quelque épisode qui aurait échappé à notre souvenir. Ou alors décider de se laisser promener avec nonchalance sur un fleuve malconnu, au fil des pages vertes ou jaunes. D’une manière ou d’une autre, le voyage sera étrange. 
Le périple commence dans le ventre de la mère, puisque Samuel prétend avoir des souvenirs intra-utérins, en 1906. Ensuite il emprunte un chemin chronologique, à grandes enjambées. Chemin de douleur. « J’ai eu une enfance heureuse », « Le problème c’est que je n’étais pas doué pour le bonheur », « Aucun de mes proches n’a lu la moindre page de mes écrits », voilà, en moins de deux planches, les cruautés de la jeunesse évacuées au fil de dialogues resserrés et de dessins à la serpe, pour ne pas dire à la hache. 
Les deux Espagnols – on leur doit déjà un roman graphique non traduit en français sur les destins croisés d’Aby Warburg, historien d’art allemand et Sylvia Beach, qui a édité Joyce et fondé la librairie Shakespeare & Co à Paris – ne redoutent pas les raccourcis. Une case montre une femme qui fume dans un lit, au milieu d’un brouillonnement de draps froissés. « Beckett était un grand escogriffe de dix ans mon cadet. Nous avons passé douze jours d’affilée à baiser dans l’appartement de Mary Reynolds. Je suis Peggy Guggenheim. Inutile d’en dire plus. » Deux cases plus loin, on voit une main planter un couteau dans le torse de l’écrivain (au lecteur de se débrouiller pour retrouver l’épisode de cette agression à l’arme blanche en 1938, ici résumée en une seule image sans commentaire), immédiatement suivie du dessin d’une femme de profil, bouquet de fleurs à la main, près de Beckett tout bandagé dans un lit d’hôpital. La femme n’est pas nommée, ce n’est que dix pages plus loin qu’apparaît son nom, Suzanne (Dechevaux-Dumesnil), qui sera son épouse jusqu’à la fin (tous deux sont morts en 1989).
Ces allers-retours entre l’œuvre dessinée et les éléments biographiques qu’on peut aller vérifier enrichissent le plaisir de la lecture. Les choix des deux auteurs d’être succincts sur tel point, ou de consacrer une pleine page sans paroles à un trajet en avion, juste après la première d’En attendant Godot, sont radicauxPlus on relit, plus on examine le trajet de la lumière sur l’auteur assis, impassible, sur son fauteuil dans l’appareil d’Aer Lingus, plus on ressent la sensation de pénétrer dans l’intimité du futur prix Nobel, qui se rend au chevet de son frère et lui dit « Moi non plus je ne comprends pas mes livres ». Ce qui semblait paumant devient poignant.

Anne Kiesel

Samuel & Beckett, de Javier Olivares et Jorge Carrión, traduit de l’espagnol par Sophie Hofnung, Nouveau monde graphic,
130 pages, 19,90

Samuel Beckett, âme ouverte Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°274
4,50