Topor était un dessinateur de génie. Pour le reste : roman, nouvelle, théâtre, télévision, chanson, cinéma… c’était un prodigieux touche-à-tout dont cette nouvelle édition (la troisième, après celle de Wombat, en 2014) vient rappeler, s’il en était besoin, l’éclectisme et l’inventivité.
Composé d’une cinquantaine de textes courts ressortissant à divers genres – de la fable express à la nouvelle, de la saynète au conte parodique –, ce recueil fortement teinté d’humour noir et d’une guillerette obscénité en porte la marque. Inégal, il illustre avant tout le bel appétit d’un auteur rechignant à laisser s’évaporer une idée, quelle qu’elle soit, sans en faire un petit quelque chose. Certaines histoires sont prévisibles, d’autres moins ; certaines vieillissent plutôt bien, d’autres font leur âge mais toutes cultivent l’absurde à la bonne franquette et ne prétendent à rien d’autre qu’à faire sourire, ce qui, par les temps qui courent, n’est déjà pas si mal.
Toutes sauf une, que l’on sent dictée par une angoisse sous-jacente assez compréhensible et qui prend aujourd’hui une résonance particulière, sans doute imprévue de l’auteur : dans un texte d’une seule page, simplement intitulé « L’étoile », Topor imagine une France qui, sous la pression des pays producteurs, bénéficierait d’un prix de faveur, « incroyablement bas » sur le baril de brut, « (…) mais à la condition que les Juifs nationaux portent l’étoile jaune ». Et le gouvernement de réfléchir, de se tâter et de « (…) peser le pour et le contre, avec un maximum d’objectivité, en dédramatisant le problème ». Tout est dit en quelques lignes et rejoint le « grand » Topor, celui des dessins, dont la plume, mordante jusqu’à la cruauté, nous est plus que jamais nécessaire à l’heure où certains envisagent très sérieusement de rétablir l’esclavage.
Rigolard, jamais guindé, Topor interroge mine de rien nos limites et ne craint pas, quand il faut, de mêler un peu de jaune à son rire noir.
Yann Fastier
La plus belle paire de seins du monde, de Roland Topor
L’Arbre vengeur, 261 pages, 18 €
Domaine français Topor, encore et encore
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Yann Fastier
Un livre
Topor, encore et encore
Par
Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.
