Zoukhra Yanikova est née au Daghestan, a fait ses études à Moscou et en 2022 s’installe au Monténégro. Pour être plus libre de dire et d’écrire. Car la société russe, fermée, opaque, étouffante, ne laisse pas aux écrivains la possibilité de s’exprimer aussi librement qu’ils ou elles le souhaiteraient. Pourtant Yanikova n’est pas une opposante politique. Elle n’est pas engagée contre le régime de Moscou mais tente, par une fine écriture métaphorique de dénoncer les conditions de vie et les vicissitudes d’un monde qui ne bouge plus. Ainsi, nous sommes d’emblée chez les morts-vivants. Le temps n’existe plus, le bonheur non plus, et les corps se décomposent lentement. Il n’y a plus d’énergie, plus d’envie, plus rien : « Notre monde est un monde de stagnation éternelle, un monde où tout a toujours été comme ça l’est maintenant. Les nouveaux habitants ne naissent pas, les anciens ne meurent pas. (…) Un éternel néant étalé comme de la gelée, voilà qui nous sommes, voilà nos villes. »
Et puis, un jour, une femme se découvre enceinte. Au début personne n’y croit, sa mère envisage plutôt la présence d’une cigale installée dans son petit cœur et qui bat joyeusement du pied. Mais la femme en est persuadée, ce qu’elle entend, ce sont les battements du cœur du fœtus : « Le fœtus dans mon corps bat. » Et pour lui permettre de s’intégrer dans cette société agonisante, elle envisage de priver l’enfant à naître d’amour et de tendresse. Le père est dépassé. Comme l’ensemble de la population, que les divertissements suffisent à satisfaire, il pense qu’il vaudrait mieux avorter. Et le peuple fait pression dans ce sens, organisant un vote pour décider de la mise à mort de l’enfant et/ou de l’exil de la mère. Mais de passage chez l’horloger, le père constate que les montres se sont remises en marche et que le temps, donc, est reparti : « Le père jette en passant un coup d’œil aux arbres. (…) Les feuilles sont en train de s’élever du sol petit à petit, elles se remplissent de couleur pourpre, puis, dans un tourbillon, montent aux branches, se joignent à elles et virent au vert. » Alors cette histoire d’un enfant venu sauver le monde ne nous est pas étrangère. La référence biblique est évidente. Mais elle n’est pas la seule. La présence de l’ouroboros, ce serpent géant qui se mord la queue et que l’on retrouve dans de nombreuses mythologies, symbole tout à la fois du temps qui passe et de la circularité de l’univers en est une autre. Et cet ouroboros forme le tunnel des serpents dans lequel la femme va mettre au monde et les morts disparaître en poussière : « Et parfois ils entendent des rires, de clairs rires enfantins et de doux rires féminins ». Un espoir, peut-être.
C’est par la langue, le récit, l’usage des mots, des codes, des références que Zoukhra Yanikova construit son univers. Et son écriture fragmentaire déroute parfois. Elle surprend par ses changements de direction, par le fait que le texte étant toujours devant, essentiel, le point de départ et d’arrivée, l’action s’en trouve parfois suspendue, ou même interrompue. Elle mêle le narratif et le monologue, se faufile souvent du côté de la poésie ou des contes fantastiques pour revenir ensuite vers plus de théâtralité. C’est aussi un texte féministe dans lequel l’homme n’est là que provisoirement pour permettre la formation de l’enfant avant de disparaître. Et c’est un texte dans lequel l’autrice parle probablement beaucoup d’elle-même. Mais toujours dans la métaphore et l’allégorie.
Patrick Gay-Bellile
N’être (que de la tendresse faite verbe), de Zoukhra Yanikova
Traduit du russe par Elena Gordienko
et Alexis Vadrot, L’Espace d’un instant,
78 pages, 13 €
Théâtre Un enfant pour sauver le monde
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Patrick Gay Bellile
Zoukhra Yanikova décrit en temps de guerre une société russe menacée de perdre son âme.
Un livre
Un enfant pour sauver le monde
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

