Belle idée des éditions du Chemin de fer de rassembler les textes de l’écrivain et peintre Vladimir Slepian (1930-1998) en un seul volume. Les amateurs de philosophie pourront enfin lire celui qui a influencé Gilles Deleuze et Félix Guattari lors de la rédaction de Mille-Plateaux. Toutefois, ce serait réducteur de ne le voir uniquement comme tel. D’ailleurs, le lecteur pourra commencer le recueil par le dernier texte. Ce court essai (1961) porte sur la pratique plastique de Slepian qu’il qualifie d’« art transfini ». Ses théories sont en rupture avec une vision classique de l’art : ce n’est plus en fonction d’une fin que l’œuvre se fait mais d’un processus et ce processus lui-même devient art. Aucun achèvement, juste un devenir.
Nous ne saurons jamais si l’écrivain a rédigé tous ses textes ainsi. Mais cela expliquerait cette impression de pensée toujours mobile et ce style dynamique. Il compare les poèmes de Karl Marx (1974) à des « flèches aux pointes multiples ». Et il a raison. Ces textes en ont la rapidité, la précision et une constante agressivité, rappelant 4.48 Psychose de Sarah Kane. Cette rage, nous la retrouvons dans Fils de chien (1971), long poème en prose qui ouvre le recueil. Un individu livre un monologue halluciné à un mystérieux public. Le lecteur ne saura jamais si cet individu est un chien se prenant pour un homme ou un homme se prenant pour un chien. Ce sera au mystérieux public, ainsi qu’au lecteur, de décider. Mais quelle que soit la décision, elle sera probablement mauvaise : en assignant une identité, le devenir, si cher à Slepian, sera figé.
Albain le Garroy
Fils de chien (suivi de) Karl Marx, de Vladimir Slepian
Le Chemin de fer, 104 p., 15 €
Histoire littéraire Fils de chien (suivi de) Karl Marx
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Albain Le Garroy
Un livre
Par
Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

