Bon sang de bon surf, que ce livre fait du bien ! Il ravigote les méninges comme après un bain de mer frisquet. Dans le cas présent, parlons plutôt d’un bain d’océan car Raphaël Krafft évoque ici son spot de surf favori, jamais nommément désigné, mais l’on croit reconnaître la Baie des Trépassés, dans le Finistère. S’il a vu du pays en tant que reporter globe-trotter, c’est pourtant là, sur sa planche, avec son fils qu’il a initié aux joies de la glisse et avec ses amis, qu’il semble le plus aligné avec lui-même, comme on dit maintenant dans les bouquins de développement personnel. Celui-ci n’en est pas un, pas du tout, et s’il fait le plus grand bien c’est parce qu’il est placé sous le signe du partage et de la fraternité, sans oublier sa dimension communion avec les éléments naturels. « Au-delà de la sensation physiologique de bien-être et parfois de peur que le surf procure, la rareté des moments de plaisir, toujours intenses, rappelle certains mécanismes de la dépendance », concède volontiers ce journaliste qui aime à quitter Paris pour son coin sauvage de la côte atlantique.
Encore un bobo barbu, ricaneront certains, et ils auront bien tort. Car le voyage sensoriel de Krafft se double d’un voyage dans le temps, dès lors qu’il nous raconte l’histoire d’une discipline sportive qui se veut aussi une philosophie de vie basée sur l’authenticité. Laquelle n’est pas dénuée, tant s’en faut, de contradictions ; qu’on pense seulement au business hypermarketé que génère le surf, ou à ses dérives écologiques liées au surtourisme faussement estampillé cool. Krafft n’ignore pas tout ça, et d’abord les aveuglements politiques (comme l’épisode du surf au temps de l’apartheid en Afrique du Sud).
Mais le propos de son livre, à mi-chemin du récit et de l’essai, est surtout une histoire de rencontres avec les personnalités attachantes de sa baie chérie. À fleur d’eau ou au cul d’un camper-van, on fait connaissance avec Florent, Gustav, Tristan, Gwendal, David, Thomas, Mamadi, chouettes silhouettes et têtes bien faites ; tous ne sont peut-être pas animés par la quête de la vague idéale (qui se confond parfois, d’ailleurs, avec la plus dangereuse), mais tous, quel que soit leur niveau de glisse, se retrouvent face à eux-mêmes le temps d’une coulée, l’aileron de leur (long)board barattant l’écume. Alternant expérience vécue et approche quasi documentaire, Krafft joue donc de différentes focales, communicatif dans sa façon de dire en quoi la pratique du surf le « coupe du monde et de ses tourments ». Revigorant, vraiment, même pour les non-initiés.
Anthony Dufraisse
La Baie, de Raphaël Krafft
Seuil, 141 pages, 13,90 €
Domaine français Vagues à l’âme
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Anthony Dufraisse
Surfer pour oublier les tourments du monde, mais sans oublier que le surf raconte le monde à sa façon.
Un livre
Vagues à l’âme
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

