Ensemble de lettres n’en formant finalement qu’une seule, Ma mère est une pirate est un texte singulier qui invente sa forme à mesure qu’il s’écrit. Il paraît aux éditions Edwarda dirigées par Sam Guelimi, la fondatrice et la maîtresse d’œuvre de la luxueuse revue de même nom. C’est à elle que s’adresse Bénédicte Heim. De leurs rencontres, de leurs échanges, de leur complicité est né ce livre qui s’ouvre et se ferme sur des images de l’écriture manuscrite de l’autrice (au dos de cartes adressées à Sam Guelimi), une façon de rappeler la dimension corporelle et l’ancrage sensoriel de l’expression littéraire.
Il est, dans le dernier numéro d’Edwarda, titré « Palpitations urbaines », un texte de B. Heim sur Naples où l’on peut lire ceci : « On t’a dit que tu étais un peu autiste, pas assez sociable, pas assez mondaine. Pour tout, mais notamment pour faire connaître ton écriture. C’est le b.a-ba : il faut se montrer pour se faire remarquer. On t’a dit que ton écriture était trop particulière et travaillée, trop littéraire, trop élitiste. Or il faut faire des concessions, écrire plus simple et plus lisible pour espérer gagner des cœurs et des lecteurs. On t’a dit que ton physique était trop singulier, qu’il ne répondait pas aux critères requis pour faire de toi une image monnayable. Trop d’angles et de pointes, or le désir s’accroche aux pleins et aux déliés, pas aux creux. » C’est sans doute autour de cette « blessure » que se sont cristallisés les échanges et la collaboration avec celle dont elle dit qu’elle a le don de percevoir et de s’adresser à la part secrète de l’individu, à « ce qui, même tout replié, tout rabougri, contracté par la peur, est susceptible de se déplier et de rayonner ». C’est de la progressive libération de cette part secrète que témoigne Ma mère est une pirate.
Fait d’un montage de différentes séquences entre elles, le livre donne voix à toute une série de déplacements. Dans l’espace et le temps, mais surtout dans la société parmi des figures et des situations multiples. Des déplacements qui dessinent des lignes d’erre où l’on croise, à travers leur portrait, ceux avec qui B. Heim co-anime un groupe de parole au sein d’un centre psychiatrique de jour ; ceux avec qui elle déjeune, comédien, mannequin, dessinateur, écrivain, psychanalyste ou anciens élèves ; ceux aussi qui gravitent autour de sa mère – on va y revenir –, le tout au fil de séquences dont la discontinuité, le saut ou le passage de l’une à l’autre compte autant que ce qui se passe dans chaque moment. Cette liberté propre à la lettre permet d’évoquer des films et des livres – signés Nicole Krauss, Hélène Cixous, Jacques et Alix Cléo Roubaud, Natalia Ginzburg… – autant d’écritures où se manifeste un besoin de fraternité, de partage et de renaissance, écritures qu’elle n’aurait su accueillir avant, quand elle avait « soif d’effets, de panache, de fièvre et de virulence ». C’est que son regard sur l’écriture a évolué. « Ce dont nous avons besoin, c’est non pas d’histoires bien peignées qui endorment nos inquiétudes et nos vigilances face à l’angoisse du chaos, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui nous donnent le sens de l’incontrôlable, qui nous enseignent la navigation hauturière, qui nous incitent à aller, les yeux grands ouverts dans le noir de l’incohérence. »
Parmi tous ces déplacements, il en est un, majeur, qui va transformer les difficiles relations avec une mère dont l’humiliation fut le pain quotidien, et qui « n’a jamais voulu savoir, s’est tenue silencieuse, dos tourné, épaules rentrées pour défendre sa forteresse imprenable ». Une mère avec laquelle il s’agit aujourd’hui, non de rattraper ce qui fut manqué, mais de « donner la totalité de ce qu’on est dans un laps de temps très bref ». D’où le désir de neutraliser l’entre-deux existant entre la mère, la fille et la femme écrivain qu’elle est devenue. Des tête-à-tête qui, sur fond de temps suspendu autour d’une mère dont la vie quotidienne continue malgré l’âge, rendent palpable la résonance de deux corps chargés de mémoire et de pulsions, et tangible la mise à mal de « la froideur supposée de ma mère ».
Livre où corps et parole circulent, disent le bonheur de se désempoisonner de l’amer, et ce au fil d’une écriture incarnée qui est sortie de soi, mouvement vers un imprévisible, marche vers une autorésurrection. « Vous me remettez au monde », dit Bénédicte Heim à celle dont la rencontre a ouvert des pistes qui étaient obstruées ou considérées comme condamnées. À celle qui sait, telle une mère, l’importance de l’attention et de l’amour dans la façon dont chacun construit la réalité.
Richard Blin
Ma mère est une pirate, de Bénédicte Heim, Edwarda, 176 pages, 26 €
Domaine français Singulier pluriel
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Richard Blin
De l’influence du geste épistolaire sur la pratique de l’écriture. Démonstration par Bénédicte Heim.
Un livre
Singulier pluriel
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Richard Blin
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.
