Il y a eu Antoine Blondin et ses forçats de la route, mythiques ; il y a eu Pedro Delgado, le vainqueur du Tour de France. Il y a désormais Pierre Delgadeux, le forçat du clic. D’un coup de pédale, on entre dans la nouvelle vie de Pierre, ancien coureur professionnel. Désormais, il arpente Paris et roule pour « Suber World, la géante jaune et noire du commerce en ligne ». Pierre souffre sur le bitume, devenu « une figure mythologique à lui tout seul, le pendant moderne du centaure (…). Coursier à tout faire, homme à tout livrer. » Il avait appris autrefois à se sacrifier pour le groupe. Pierre en course était le pendant du border collie pour les troupeaux, toutes antennes dehors, « protéger, ravitailler, s’assurer que tout allait bien tout au long du chemin. Il mettait le nez à la fenêtre (…) contrôlait les attitudes (…), puis replongeait dans le peloton, parmi les siens. » Mais dans ce corps collectif, il se battait dans l’ombre, nié en tant qu’individu, sacrifié pour la victoire d’un seul.
Aujourd’hui il pédale pour des cacahouètes, sans tambour ni bouquet de fleurs à la fin. Juste la violence d’un système qui le laisse dans une solitude absolue, et qui a pour seul maître un algorithme : un client mécontent via l’algorithme fait baisser le prix de la course. Dans le monde de Suber, chacun est seul sur sa monture. « Liberté d’agir. Liberté d’entreprendre. (…) de forcer son destin. » Le mantra du jeune président tout juste élu.
Ce vent de modernité se traduit sur le terrain en comptes trafiqués, des étrangers sans papiers qui roulent pour d’autres et leur donnent une part de leur maigre course. Le leader a été remplacé par la machine. Pierre découvre que la liberté solitaire à vélo est une illusion, l’indépendance de Suber n’est qu’un leurre. Mais la mort d’Amin, jeune coursier immigré, devient le point de bascule. La tragédie lui révèle une communauté de destin. Chaque kilomètre n’est alors plus « la continuité de cette course engagée depuis l’enfance pour le simple plaisir d’avancer sans regarder le vide », mais le point de départ d’une véritable conscience collective. Le peloton des exploités se lève, et Pierre refuse enfin le « hors-délai », cette petite mort du cycliste. En unissant sa voix à celle des siens, il trouve la force de poursuivre la route.
Virginie Mailles Viard
Pedro Delgadeux de Jeff Sourdin
La Part commune, 134 pages, 15 €
Domaine français Pedro Delgadeux
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Virginie Mailles Viard
Un livre
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

