Ancien membre de l’Internationale situationniste et pionnier du détournement cinématographique (pour ne s’en tenir qu’à deux éléments saillants de sa biographie), René Viénet n’est pas de ceux qui gardent précautionneusement leur langue dans la mollesse d’une poche pusillanime. La sienne est plutôt du genre acerbe, elle va droit au but en utilisant la meilleure des armes, l’humour.
Ce fils de prolos du Havre a mené une vie aussi libre que débordante d’activités parfois improbables (des pamphlets « situs » à l’énergie nucléaire en passant par la production vinicole). À tel point qu’il faudrait empiler des étages de prose pour la raconter. Le bien nommé Avec ma bite et mon couteau (toute une philosophie pour ce touche-à-tout qui déclare préférer « le stupre au lucre ») est un livre hybride mêlant autobiographie et documents riches et variés (entretiens, articles de journaux, textes critiques) qui choisit de se concentrer sur un aspect essentiel de son parcours, celui du Viénet cinéaste, lequel est indissociable de son intérêt pour la Chine, dont il a étudié la langue, et de sa critique du maoïsme et des « maolâtres » de tout poil. Ne fut-il pas celui qui poussa Simon Leys à écrire Les Habits neufs du président Mao et qui lui trouva un éditeur en France, ce qui leur valut l’immédiate hostilité du milieu intellectuel (Leys partira en Australie et Viénet se fera virer deux fois du CNRS) ? Leys disait d’ailleurs de Viénet qu’il était « capable d’à peu près tout, sauf d’hypocrisie ».
Ainsi ne pardonnera-t-il jamais à Godard sa période « petit livre rouge ». « Chez Godard », écrit en 1966 un Viénet particulièrement remonté, « la répétition des mêmes balourdises est déconcertante par postulat ». Il l’accuse de ne pas revaloriser les éléments qu’il dévalorise dans ses films-collages, produisant alors un cinéma « sans négation, sans affirmation, sans qualité », trahissant par conséquent l’art du « détournement primitivement formulé par Lautréamont ». Pire encore, le cinéaste suisse est admiré par le stalinien « Aragon-la-gâteuse », crime impardonnable, étant entendu que « ce qu’il y avait d’intéressant dans l’I.S., c’était le constat fondamental que Hitler, Staline, Trotski, Mao et Robespierre, c’était la même chose ». D’ailleurs, « la bible de l’I.S. n’était pas les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, mais Les Trois Mousquetaires ». Et quant à être marxiste, Viénet l’est décidément tendance Groucho.
Il faut donc trouver autre chose pour le cinéma, et si Viénet a la dent dure, il a aussi de la suite dans les idées et une grande capacité à bricoler avec des bouts de ficelles, puisqu’il n’a pas les moyens matériels de son désir d’images. Lors d’un séjour à Hong Kong, il découvre la riche production cinématographique locale et, décidé à la faire connaître, il achète les droits de quelques films. C’est en les retitrant et en les sous-titrant selon les règles d’une fidélité toute relative que se révèle à lui la diabolique efficacité du détournement le plus simple, celui qui va lui permettre de faire du cinéma sans rien tourner. Ainsi, Forbiden Killing devient Du sang chez les Taoïstes et, mieux encore, The Invicible Iron Palm se convertit miraculeusement en J’irai verser du nuoc-mam sur tes tripes.
De là à détourner entièrement un film en réécrivant de A à Z les sous-titres pour lui donner un sens complètement différent, il n’y a qu’un pas, qui sera franchi en 1972 avec le célèbre La Dialectique peut-elle casser des briques ?, grâce à la découverte de la table CTM 35 mm qui « permet de préparer les doublages de manière très précise » en « écrivant les traductions au crayon gras sur la pellicule ». Viénet improvise donc en une après-midi des sous-titres pleins de verve gaguesque pour un film de kung-fu dont « le ressort dramatique, une guerre entre deux camps nationaux clairement identifiés, suscite et favorise le détournement », il s’agit désormais de la lutte entre bureaucrates et prolétaires opprimés. L’expérience est pour Viénet « une sorte d’épiphane, de jouissance totale que de pouvoir, après tant d’années de jeûne cinématographique, me mettre au travail ».
Il n’en reste donc pas là et détourne ensuite un film érotico-violent japonais, ce qui finira par le jeter dans les bras de la censure giscardienne, qui n’appréciera guère les raffinements de L’Aubergine est farcie en 1975, que Viénet, poussant plus loin le bouchon de son audace, a décidé de doubler à sa sauce en français. Comme le décrit Delfeil De Ton dans un article d’époque repris dans le livre, c’est une « combine extraordinaire » qui « permet, pour le prix d’un simple doublage, de faire le cinéma qu’on veut, avec des décors sensass, de beaux mecs et des belles nanas, du scope, de la couleur, bref tout l’attirail à propagation de la pensée capitaliste pour le retourner en se marrant ». Car on ne saurait certainement être révolutionnaire sans savoir rigoler.
Guillaume Contré
Avec ma bite et mon couteau,
de René Viénet
Marest, 384 pages, 19 €
Essais Kung fu dialectique
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Guillaume Contré
Cette monographie consacrée à René Viénet, le plus drôle des cinéastes situationnistes, est une leçon sur l’art et la manière de faire feu de tout bois.
Un livre
Kung fu dialectique
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

