Merveille, c’est d’abord une langue. Précise, parfois crue, tendre et poétique, malaxant le vocabulaire et la syntaxe. Une langue d’images et d’émotions qui nous dit une façon de voir le monde, une façon même d’être au monde. D’être attentif au monde. De le découvrir. D’affronter ses épreuves et d’en être parfois émerveillé. Merveille, c’est aussi une vache, une parmi les 26 d’un troupeau qui soir et matin passent à la trayeuse pour donner leur lait. De celles dont on dit qu’elles regardent passer les trains, dans un accès fiévreux d’anthropomorphisme. Et Merveille, c’est donc une pièce de théâtre, un monologue écrit par Catherine Monin avec comme personnage Marie, éleveuse.
À la suite du décès de son père, Marie reprend l’exploitation, un élevage bovin, et va tenter d’être à la hauteur, de tenir sa place, elle qui ne sait pas grand-chose du métier mais veut apprendre. Parce que son père s’est tué à la tâche, parlant peu mais « qui se serait trait lui-même s’il avait pu naître femelle. » Alors, revenue de la ville, elle se met au travail : « Je fauche, je pelle la merde, je porte gros seau jaune et grosse bassine bleue. / La boue sur mes joues de guerre, / le cœur armé, / la tête à cran, / je riposte. » Et très vite, après des débuts difficiles et un vêlage raté, entre elle et Merveille, c’est l’entente cordiale. Plus que ça même. À la fois un pacte et un engagement. Y arriver ensemble. Pendant 12 ans, Merveille occupe le quotidien de Marie, ses journées, mais aussi ses nuits dont les rêves tournent encore et toujours autour de cette vache. Marie va apprendre de Merveille, s’ouvrir au monde animal et faire ce chemin qui mène à la compréhension et à la prise en compte du vivant, de tout le vivant. Elles vont s’accompagner jusqu’au bout, jusqu’à la mort, quand vient l’heure de l’abattoir, parce que Merveille est trop vieille, parce qu’elle est malade, parce qu’elle ne donne presque plus de lait : « Ta peau du cou pend comme une vieille tata, / ton nez mouillé a la bouille d’une mioche, / tu as le respiré des pépés, / tes yeux de bovine ont des cils demoiselle, / tes mamelles sentent le tout juste né. » Oui, Merveille partira ; mais elle reviendra. Dans la cuisine de Marie : « Dans le congélateur, sous plastique, des petits steaks empilés encore, de la joue, du foie, de la langue. Ce qu’il reste de toi, d’une vache laitière de 700 kg. L’autre partie a payé le mois du nouveau tracteur. Voilà. » Parce que nous sommes faits aussi des autres, de tous les autres.
Avant d’écrire Merveille, Catherine Monin a rencontré des éleveurs et des éleveuses, elle a écouté leurs histoires, leurs rapports aux bêtes et ce respect du monde vivant, bien loin des horreurs de l’élevage industriel. Et son texte porte très haut l’ambition de changer un jour ce rapport aux bêtes et d’en finir avec notre indifférence à la souffrance animale.
Et puis il y a un autre texte, Petit quelqu’un, une adaptation pour le jeune public de sa pièce Polywere publiée en 2021 chez Quartett. Qui lui aussi explore notre rapport aux bêtes. Après une partie de chasse, et face à la mort d’un cerf, Tom explose, s’identifie et se sent soudain devenu lui-même animal. Les parents s’inquiètent, le psychiatre met un mot sur ce trouble : Tom souffre de thériantropie. Il est interné mais s’échappe et tente de vivre dans la forêt, avec les animaux. Ces deux textes ont finalement beaucoup de points communs. Comme dans Merveille, Catherine Monin questionne le vivant. Elle défend notre appartenance à cet ensemble infini, sans mièvrerie ni compassion, et met son écriture au service d’une évidence : il faut changer le monde.
Patrick Gay-Bellile
Merveille (suivi de) Petit quelqu’un,
de Catherine Monin
Quartett, 128 pages, 16 €
Théâtre Une vache pour tout bagage
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Patrick Gay Bellile
Catherine Monin met en scène l’histoire forte d’une rencontre et d’un vivre-ensemble avec un animal.
Un livre
Une vache pour tout bagage
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

