La disparition de la classe ouvrière, ou disons sa dilution dans les emplois sans la qualification d’un véritable métier (us, techniques, savoirs), n’empêche pas sa langue de prendre vie et son désir d’expression de trouver une forme littéraire. Enfant de la balle, Serge Delugeard, issu du lumpenproletariat parisien (il est né à Montmartre en 1944), se considère comme un survivant – il a été atteint par la tuberculose dès ses premières années, isolé de ses proches et a connu des périodes empreintes d’une misère affective et économique noire de noir. Il en a conçu une position nette sur le fonctionnement du monde économique, politique et social, et en a élaboré une révolte indéformable en colère brute. Outre sa vie de militant politique – et d’incendiaires de magasins de luxe (il a fait de la prison pour ça), en découle une poétique de la misère qui range Jehan-Rictus parmi les exotiques charmants. Il a connu, lui Delugeard, les minuteurs qui éteignent la cage d’escalier toutes les trois minutes, et « Les fringues des autres à la Croix-Rouge/ Qui puaient leur odeur de désinfectant ». Et puis il y a tous ces museaux qui jaillissent des trous, et ces museaux ont des dents… Et le froid, et la pluie.
L’expérience de la misère qui imprègne tout le volume édité dans le numéro inaugural de la collection des « Cahiers de la littérature prolétarienne » par Raphaël Romnée – lequel a interrogé l’auteur pour élaborer un dossier biographique très riche –, évoque naturellement les textes édités depuis les années 1970 par les éditions Plein Chant. Celles-là mêmes qui ont perdu avec Edmond Thomas, il y a peu, le ressort essentiel de l’élaboration d’une offre éditoriale à la fois littéraire, historique et foncièrement libertaire.
Comme en porte la même trace toutes les pages écrites par Delugeard au fil des décennies, souvent sous la forme de poèmes, les injustices criantes et la violence appliquée aux individus les plus faibles convoquent une inspiration de l’affliction et de la grande colère. Quartiers populaires de la grande ville et leur quotidien cruel, lutte anticoloniale, vie militante de l’extrême gauche, il reste dans chaque vers l’empreinte de l’enfant solitaire : « Recroquevillé sous le porche/ Le petit compte ses doigts// Devant lui parfois/ Les gens passent/ aucun qui ne le voit// La pluie tombe sur la rue/ Les gouttes au creux de la main/ Sur la chemise à trous// Il crève// Aucun qui ne le voit// A-t-il mangé ce matin/ Du matin il rêve/ En comptant bien ses doigts ».
Tout ça, c’est pas d’la littérature ! titre-t-il avec une gouaille provocatrice son « Cahier de littérature prolétarienne ». Delugeard y compile son expérience d’enfant de la balle, d’enfermé en asile psychiatrique, et en prison, le fils d’une mère harassée par la vie quotidienne, les moments de détente au bar ou au bal, et le tout est illustré de photographies signées Willy Ronis, Tessi Rom et Jean Marquis qui mettent en évidence la vie du peuple, du petit peuple des rues, de ces femmes et de ces hommes qui constituent encore et toujours ces « classes dangereuses »… Et ça, la sédition et la révolution, ça n’est pas d’la littérature. « Nous/ On a l’air de singes/ On a le pantalon qui tient/ Avec des pinces à linge/ C’est pas pratique pour jouer// Mais/ Quand on y tient/ On finit par gagner ».
Éric Dussert
Tout ça, c’est pas d’la littérature !
de Serge Delugeard
Prolit’s, 167 pages, 15 €
Domaine français Un lumpenprolétaire à plume
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Éric Dussert
Enfant de la balle frappé par la maladie et par les injustices, Serge Delugeard incendiait les boutiques de luxe lorsqu’il ne composait pas des poèmes.
Un livre
Un lumpenprolétaire à plume
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.
