Les grincheux trouveront probablement que les livres de Jean-Pierre Georges sont un brin déprimants faisant montre ainsi de leur absence totale d’humour. Certes des assertions comme « L’ennui se soigne par le divertissement et le divertissement par le suicide » troublent le consommateur autant par son évidence que par sa brièveté mais cette implacable sentence peut aussi réjouir par sa pureté. Certaines phrases de ce recueil d’aphorismes, pensées, notes, rêveries ont le mérite de l’économie : peu de mots pour mettre à nu notre humanité. On comprend aisément que certains veuillent se détourner de ce que montre ici le poète : notre piètre condition, notre ontologique futilité, notre très éphémère présence sur Terre, pour son malheur. Et les adeptes modernes de la performance émettront un jugement définitif convoquant illico le côté inutile et démoralisateur de cette propagande nihiliste. On leur conseillera donc de se rendre directement à la page 96 où ils pourront méditer sur leur portrait dessiné d’un seul trait : « Il y a des gens qui ne supportent pas la médiocrité et qui se supportent en même temps très bien. »
En réalité, lire Jean-Pierre Georges a quelque chose de réjouissant : l’homme qui nous apparaît dans le tissage des textes est notre semblable, il a nos défauts, ses contradictions sont les nôtres, mais lui, à la différence de nous, pousse l’autodérision jusqu’à la cruauté, ce qui nous évite ainsi d’avoir à le faire. Lire d’un seul souffle ce livre est une forme de plongée dans l’intimité d’un homme qui n’a pas peur de décrire le naufrage de la vieillesse, d’exprimer son « embarras du soi », ou de trouver obscène et déprimant son désir (le plus tenace ?) de publier : « Un poète s’imposant par la dérision, autant espérer qu’un superhéros s’impose par le tricot. » S’il y a du Cioran chez Jean-Pierre Georges (« La suite ne m’intéresse pas… sont au réveil les premiers mots qui lui viennent aux lèvres »), on apprend ici l’importance pour lui d’un Paul Valéry, cité plusieurs fois, avec lequel il semble partager cette pensée : « l’être est un défaut dans la pureté du Non-être. » Athlète de l’humilité (il y excelle encore plus qu’en cyclisme), notre homme ne se sent armé ni pour le marathon (le traité philosophique) ni le sprint (le poème) et préfère émietter au gré de ses lectures ou de la météo du jour des réflexions qui n’en demeurent pas moins aiguisées. Pas toujours, cependant, il convient quand on ne s’estime pas beaucoup de ne pas passer à ses propres yeux pour un penseur, encore moins un philosophe, pas même un écrivain. D’où l’usage fréquent de l’humour qui vient dissoudre toute trace d’une ombre de sérieux : « Pas facile de trouver un peu d’érotisme dans un magazine mutualiste ». On sourit plusieurs fois à lire ces pages sans jamais toutefois oublier combien les mots ici s’écrivent sur la toile tragique de l’existence. Un des anciens recueils de Jean-Pierre Georges, publié en 1994 à La Bartavelle, exposait sur sa couverture et le fond et la forme : Car né. Le malheur vient bien du fait que l’on soit né, et c’est dans des carnets qu’aucune élaboration théorique ne guide et dont la forme est dénuée d’ambition que peut s’exprimer le dur métier de vivre. C’est ainsi que l’on peut comprendre le titre de ce nouvel opus, le credo nihiliste est implacable Cependant il génère la nécessité d’écrire.
Reste qu’écrit à hauteur d’homme, dans une humilité qui n’empêche pas l’impudeur, le texte finit par tisser une relation fraternelle ou amicale avec le lecteur. On est proche de celui qui nous parle depuis sa solitude peuplée d’une rivière, d’un quartier de Chinon ou devant la retransmission télévisuelle d’un match de beach-volley féminin. Cette fraternité-là est tissée de silences aussi, dont les plus longs restent ceux qui séparent la parution d’un livre de Jean-Pierre Georges du livre suivant.
T.G.
Cependant, de Jean-Pierre Georges
Tarabuste, 135 pages, 15 €
Domaine français Bon qu’à ça
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Thierry Guichard
Enclin à penser que l’existence est un châtiment, l’ermite chinonais Jean-Pierre Georges distille des textes nourris à ses lectures, à sa solitude assumée. Avec drôlerie, avec tendresse. Faute de mieux.
Un livre
Bon qu’à ça
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

