Sa mère, deux tables plus loin, me sourit. Elle pense sans doute que c’est très aimable de ma part d’offrir un chocolat à son fils. » Sur ces mots qui sonnent comme une menace, Hélène Perrin clôturait son deuxième roman au titre gidien, La Route étroite (Gallimard, 1967) où, simplement, presque austèrement mais directement, elle relatait l’équivoque périlleux qui lie une très jeune femme éprise de l’enfant de 8 ans dont elle a la garde. On évoque en ce mois de mai 1967 La Mort à Venise de Thomas Mann, « tant il apparaît d’abord comme l’expression d’une perdition sans mesure, d’une course mortelle », explique la presse.
Admettons-le, le roman n’aurait probablement aucune chance de paraître tel quel. Il existe cependant et sa tonalité qui défriserait à coup sûr les tenants de la moraline du jour mérite cependant qu’on s’y attarde. En particulier pour son tour résolument appliqué, presque froid, et pour sa langue et la confession sans fard qui y est tressée. « Tu m’avais manqué durant cette journée. Je ne pouvais plus attendre de ne plus te voir en petit garçon sage sortant de l’école. J’avais hâte de te sentir sur moi dans la mousse mouillée du bois de L., hâte de dénouer ta cravate et de laisser courir ma main sur ta nuque et ton cou. J’étais pressée de voir ton cou offert à ma bouche, étendu dans les feuilles humides du bois de L., de savoir que tu avais pensé à moi pendant les classes et de le faire répéter, avec des détails. »
Le désir irrépressible de la vie après l’étouffoir domiciliaire, l’union d’êtres habitués à être solidement et strictement séparés par une société de la rigueur, on devine ce que cache ce livre où souffle une authentique liberté de l’esprit et du corps, qu’on ne s’autorise plus aujourd’hui pour des raisons qui sont saines. « Que fîmes-nous exactement ? », c’est la question qui se pose après le déclin d’un monde permissif, secret mais admis pour des raisons variées, variables et souvent avariées par le pouvoir, la complaisance et la lâcheté. La vie littéraire française a porté, et porte encore le trouble jeté par les réponses profuses.
Dans les dernières pages du roman, Hélène Perrin du reste y répond elle-même : « Il y avait eu la vieille tour, les dimanches qui n’étaient plus tout à fait notre tour, froide (…). Je posais maintenant longuement ma bouche sur sa bouche, j’osais des gestes interdits. Dans le désespoir de ces dimanches je dégradais notre amitié, en faisais une source de plaisirs étranges et imprécis, profanant la poésie de notre rencontre avec des gestes d’adulte. »
Son premier roman, La Fille du pasteur (Gallimard, 1965 ; Métropolis, 2006), premier volet de l’apprentissage de cette très jeune femme de 23 ans, mettait en scène des jeunes gens en villégiature campagnarde et une fille impudique et cynique, Nadine Favez, cousine du propriétaire et… fille du pasteur. On peut imaginer l’éclosion sensuelle qui s’ensuivait, l’irruption de l’amitié, de l’attirance, dans une effusion parfois désordonnée et parfaitement réprouvée par la morale… Leurs liaisons homosexuelles et même incestueuses avaient propulsé Hélène Perrin au rang de « Sagan suisse », une caractéristique qui lui pèsera probablement plus tard. Le livre fait mouche, on crie au talent, au génie de la provocation, on salue l’émergence d’une écrivaine déjà faite.
Native d’Aigle, en Suisse, une localité du canton de Vaud, Hélène est fille de pasteur – ça n’est plus une surprise… – soumise à un carcan qui la pousse à s’échapper aussi vite que possible. Assez jeune, elle fuit donc pour Paris où elle écrit et produit ces deux livres. Puis la vie va, passe, file. Plus tard, de retour en Suisse où elle mène des activités variées dans le domaine du spectacle vivant, dans le journalisme et l’animation radio, elle se présentera sous le nom de Liliane Perrin. Souhaitait-elle gommer les audaces salutaires d’Hélène P.?
Sous cette nouvelle identité, elle produira vingt ans après sa Route étroite un documentaire L’Album privé du général Guisan (P.-M. Favre, 1986) et un témoignage de son activité à la radio, Micro en main. Vingt de radio dans les couloirs et sur les ondes (24 Heures, 1989). C’est en 1993 qu’elle reviendra au roman avec Un marié sans importance (Métropolis, 1993 ; 2007) où elle évoque son mariage avec un jeune clandestin albanais originaire du Kosovo : une femme mûre, qui a conservé son goût pour les hommes jeunes, s’éprend de Slam, et, afin de lui offrir « le droit au travail » l’épouse, pour… peu de temps. Une aventure plus brutale que souhaitée. Ismaïl Kadaré signe la préface où il souligne « la réalité kafkaïenne » dans laquelle se débattent les émigrés d’Albanie. Pour Hélène Perrin, ce sera presque la fin, le 30 novembre 1995, elle s’éteint, à l’âge de 55 ans.
Éric Dussert
Égarés, oubliés À hauteur d’aigle
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Éric Dussert
Qualifiée de « Sagan suisse », Hélène Perrin défrayerait la chronique si elle publiait aujourd’hui. Liberté vive et thématiques scandaleuses.
Un auteur
À hauteur d’aigle
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.
