La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225 34004 Montpellier cedex 1
Tel : ‭06 95 10 79 63
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Égarés, oubliés Treize à la douzaine

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Éric Dussert

Hyperproductive et reconnue par ses pairs, Charlotte Mary Yonge est restée un petit auteur de l’ère victorienne. Probablement à tort.

C’est en se promenant à travers Un brin de verdure, l’ultime roman de Barbara Pym, que Charlotte Mary Yonge refait surface. La romancière anglaise y évoque Beatrix, la mère de la narratrice, une ancienne universitaire spécialisée dans les petites maîtres et petites maîtresses de l’ère victorienne, et, en particulier, de Charlotte Mary Yonge, native d’Otterbourne, un village situé près de Winchester dans le Hampshire, le 11 août 1823.
Compatriote de Jane Austen, Charlotte Mary Yonge était une romancière, auteure d’une centaine de livres pour la jeunesse, de biographies romancées et de romans historiques, saluée par la critique et bénéficiaire de succès commerciaux remarquables, sans atteindre la durable notoriété de sa collègue d’Orgueil et préjugés. Autre particularité, elle ne quitta jamais son village où elle s’éteignit le 24 mai 1901.
Son inspiration lui vint tôt : à 15 ans, elle publia à son compte Le Château de Melville, un roman destiné à recueillir des fonds pour l’école d’Otterbourne. Mais son premier grand succès, L’Héritier de Redclyffe, n’intervint que plus tard, en 1853. Dans ce livre très original, elle était parvenue à associer une trame gothique à un environnement très domestique, relatant une histoire familiale (deux frères amoureux de deux sœurs héritant d’une querelle de familles) dont l’aboutissement était conforme aux canons de chevalerie, et à la notion fort chrétienne de rédemption.
Charlotte Mary Yonge ne fut jamais une rebelle et son roman, qui enchanta tout à la fois le Premier ministre William Gladstone, Alfred Tennyson le poète, les écolières et les officiers anglais de la guerre de Crimée, connut cinq éditions la première année et fut réédité jusqu’à la fin du siècle. Ses promoteurs les plus fervents furent cependant les écrivains. Outre Barbara Pym, à sa propre époque, Louisa May Alcott la mit dans les mains de l’une des Quatre filles du docteur March, tandis que Jane Austen, Lewis Carroll et tant d’autres communiquaient leur enthousiasme à la lire. Les succès se succédèrent : L’Héritier fit un effet formidable, mais jamais elle ne changea de vie, s’obstinant à vivre dans la maison de ses parents. Offrant ses gains à des œuvres de charité, et officiant dans une école du dimanche jusqu’à la fin de sa vie…
La réception de son œuvre en France fut plutôt prudente, beaucoup plus prudente. Seule une poignée de romans connaissant l’adaptation ou la traduction. Cependant, la critique anglaise célébrait ses dialogues convaincants, ses personnages nuancés et ses intrigues au rythme lent, le tout taillé dans une sensibilité typiquement anglicane. Il faut noter ici qu’elle était membre d’une famille pieuse, et, accessoirement, aisée. Dans les années 1850 trois titres sont remarqués, Heartsease, dont on observe la parenté avec le Mansfield Park d’Austen, The Daisy Chain et Dynevor Terrace. Elle est désormais une grande romancière réaliste. Comme le fait Barbara Pym, nombreux sont les auteurs de son temps qui incorpore l’une de ses œuvres au cours de leur récit, en particulier dans des récits autobiographiques victoriens destinés à l’édification des jeunes lecteurs. Flora Thomson (Lark Rise) ou Gwen Raverat (Period Piece) s’enthousiasment pour une adolescente rebelle qu’elle a imaginée : Ethel May. Et celle-ci convoquera au vu de son succès colossal toute sa famille dans un nouveau roman, The Trial, lequel met en scène des personnages récurrents, formant les éléments-clés d’un univers fictionnel cohérent et riche. Toute proportion gardée, on peut imaginer qu’il constitue une archéologie des collections pour ados du type Le Club des Cinq et autres séries des années 1950.
Réaliste après avoir été un peu gothique, douée pour les scènes familiales et les dialogues de la vie courante, Miss Yonge donne une nouvelle preuve de son talent particulier en 1872 lorsque paraissent Les Piliers de la maison, un roman en deux volumes qui élabore la saga familiale foisonnante de la fratrie des treize enfants Underwood durant les seize années de leur vie, riches en sursaut, cela va de soi.
« “Elle est arrivée, Félix, elle est arrivée !”/ Tel fut le cri général qui s’éleva à l’entrée de quatre garçons portant sur leurs épaules tout le matériel des écoliers. Ils répondirent en criant plus fort encore : “Parfait ! Délicieux !”/ Et les cinq voix à l’intérieur, faisant écho, produisirent une puissance de son considérable dans l’étroit corridor et l’escalier plus étroit encore où se trouvaient perchés plusieurs enfants en pyramide./ – Où est-elle ? demanda l’aîné des nouveaux venus, en accrochant gravement son chapeau./– Dans le salon ; c’est maman qui l’a s’écrièrent en chœur deux belles et fraîches jeunes filles. »
On devine le tintamarre, sensiblement identique à celui produit par Treize à la douzaine d’Ernestine et Frank Gilbreth…
De toute cette œuvre – une centaine de livres, rappelons-le – une grosse dizaine est traduite au fil des années en France, et très maigrement réédités à deux reprises en 1955 (Les Enfants du docteur May, Gautier-Languereau) et 1987 (Le Petit Duc, Sang de la terre). La précédente édition du Petit Duc datait déjà de… 1900. Françaises, Français, encore un petit effort si vous voulez connaître le talent particulier de Miss Yonge…

Éric Dussert

Treize à la douzaine Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.