Publié en 1983, Amérique primitive qui reçut alors le prix Pulitzer de poésie, révéla de manière remarquable la voix de Mary Oliver, proche de celles d’Emily Dickinson ou de Henry David Thoreau. Elle n’est cependant pas « le chantre d’une Wilderness mythifiée », comme le précisent les préfaciers, mais dans une approche intuitive, en résonance avec toute forme de vie, elle tend à rendre compte de son émerveillement : avec l’écoute et l’attention de celle qui observe de tous ses sens une nature qui l’environne et la contient, elle dévoile l’intensité de son regard sur le monde vivant.
Née en 1935 dans l’Ohio, contemporaine de la Beat Generation et de l’objectivisme, elle aura constitué une œuvre singulière d’une trentaine de recueils et d’essais, affirmant son parti pris écopoétique. En quête d’expériences sensorielles, elle restitue au travers de scènes saisies au fil des jours, ce milieu naturel, matrice et lieu privilégié de moments épiphaniques. Au cœur du microcosme comme du macrocosme, son élan intérieur prend sa source et révèle l’évidence d’une énergie en perpétuel mouvement. Dans Foudre, le paysage se déploie, écrit-elle, comme « une rapide / leçon de création, avant / de s’effacer avec fracas. », et devant cette spectaculaire et fulgurante image d’une force tellurique, et la peur comme le danger qu’elle suscite, les mots ne désignent plus que des affects bouleversés en leur profondeur : « Comme toujours le corps / veut se cacher, / veut s’écouler vers lui – cherche / à s’équilibrer tandis / que la peur crie, / que l’excitation crie, d’avant / en arrière – chaque / éclair un fleuve brûlant / se déchirant comme une fuite à travers le champ / obscur de l’autre. » C’est donc bien à ces puissances de vie, de mort, de création et de destruction que les textes de Mary Oliver s’en remettent. Fréquemment dépeints dans Amérique primitive, les animaux constituent le plus frappant exemple de cette saisie du plus sauvage et du plus étrange : le lynx symbolise ce « tourbillon / de lumière / fulgurant et griffu », les aigrettes sont comparées à « une averse de feu blanc », le hibou s’avère « aussi redoutable que le tambour de la mort ».
D’autres leitmotivs ponctuent cette quête de lumière au sein d’un espace sombre et inquiétant à la fois : eaux profondes et opaques, marais, étangs, rivières, forêts, coexistent avec l’énergie cosmique de la lumière et du feu, donnant lieu à de saisissants oxymores. Tel un peintre usant de sa palette, l’écrivaine sûre de son acuité, décrit sans cesse cette tension entre ce qu’elle perçoit et ce qui questionne sa vision, donnant à ses écrits leur vibration si particulière teintée de certitude et de doute.
Dans Première neige, affleure ce constat : « la neige (…) sa blanche rhétorique / nous ramenant au pourquoi, comment, / d’où pareille beauté et quel / en est le sens ». Le sentiment du temps donne lieu à ce désir de saisir l’essentiel, cet interstice entre illumination et obscurité, cet éphémère maintenant, tout en soulignant la précarité de cette donnée existentielle. Dans Floraison, on peut lire ainsi : « Ce que / nous savons : le temps / nous frappe tous comme une houe / de fer, la mort / est un état de paralysie. Ce à quoi / nous aspirons : la joie / avant la mort, les nuits / dans le fossé – tout le reste / peut attendre mais pas / cette poussée / de la racine / du corps. »
Nommer ce qui nous relie au vivant, affirmer notre présence au monde dont le langage signe le jaillissement, telle est la part accomplie par ce souci constant d’une parole la plus juste possible. Aussi simples que soient les mots de Mary Oliver, ils ne nous font pas moins entrevoir la complexité de son geste créateur, en état de permanente transfiguration.
Emmanuelle Rodrigues
Amérique primitive, de Mary Oliver
Avant-propos et traduction des poèmes Cécile A. Holdban & Thierry Gillybœuf,
Poesis, 128 pages, 12 €
Poésie Le goût de vivre
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Emmanuelle Rodrigues
Inédit en français, Amérique primitive met en évidence la langue très dense de Mary Oliver (1935-2019) : sa parole poétique s’impose tel un dialogue incessant entre soi et le monde.
Un livre
Le goût de vivre
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

