Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
La première fois que j’ai parcouru l’œuvre de Philippe Jaccottet, au milieu des années 1990, j’ai aussitôt ressenti qu’il s’agissait d’un « classique », au sens qu’Italo Calvino donne à ce mot : « Notre classique est celui qui ne peut pas nous être indifférent et qui nous sert à nous définir nous-même par rapport à lui, éventuellement en opposition en lui ». L’attraction qu’exerce un poème se déclenche avant que l’on soit en mesure d’en comprendre les mécanismes. Je vais ainsi essayer de proposer une explication, largement rétrospective.
Il existait encore une distinction assez claire, à la fin du vingtième siècle, en France, entre une poésie essentiellement réflexive, ne trouvant sa seule validité que dans sa capacité à se remettre en cause, et une poésie qui se risquait encore à essayer de dire le monde. L’œuvre de Philippe Jaccottet m’a permis de relativiser cette bipartition, voire de constater sa grossièreté. J’ai découvert une voix qui sait, dans une sorte de déploiement délicat et prudent, alterner émerveillement face au monde, et inquiétude quant à la pertinence de son entreprise. Même si l’auteur de Cahier de verdure passe par la parole poétique pour faire l’éloge du vivant, d’un cerisier, d’un soir en montagne, cet éloge n’est jamais tenu pour acquis. La voix se déroule, mais ne se laisse pas aller à sa pente, elle s’interrompt, ouvre une parenthèse, et se questionne ; et ce questionnement qui pourrait empêtrer le geste d’écrire lui confère paradoxalement plus d’humanité encore, et plus de légitimité pour reprendre sa quête.
Alors que je cherchais quelle position adopter dans mes propres textes, sachant qu’aucun des deux versants évoqués ne me semblait satisfaisant, j’ai trouvé une réponse dans À travers un verger : « (…) j’ai le sentiment confus qu’il faut dépasser cette opposition entre mots et choses (…). Faute de quoi, d’ailleurs, je lâcherais la plume une bonne fois. Si tant bien que mal, ici, elle poursuit son travail, c’est conduite, plus que par ma main, par l’intuition d’un sens, ce très faible reste d’espoir. Par exemple, je ne puis m’empêcher d’éprouver que certains mots, dans des circonstances données, semblent plus “vrais” que d’autres, que je ne peux absolument pas en user indifféremment ». Ce fragment a été pour moi une découverte fondamentale : une inquiétude est possible, nécessaire même, non pas pour faire le procès du langage poétique dans son ensemble, mais plutôt afin de respecter cet impératif catégorique au sujet de l’emploi des mots : « je ne peux absolument pas en user indifféremment ».
Au nom de ce « très faible reste d’espoir », j’ai écrit mon propre Verger à la recherche d’une justesse qui fasse entrevoir des sil- houettes de pêchers, de pruniers, d’abricotiers, d’êtres humains au travers du mot « verger ». J’ai pris le parti d’accentuer cette tension vers le monde, parce que ma langue est porteuse d’une histoire familiale, celle d’arboriculteurs de la vallée de la Garonne qui ont des...

