Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Poursuite du poétique à travers le prosaïque et de l’invisible à travers le visible, l’œuvre de Philippe Jaccottet est indissociable d’un rapport étroit entre le vivre et l’écrire. Pour le dire plus simplement, Jaccottet c’est une émotion et un étonnement sans cesse renouvelés au contact du monde, c’est l’amour du sensible, de sa beauté, de son ordonnance, c’est une façon de donner la priorité au réel, qu’il soit merveilleux, terrible ou quotidien. C’est enfin une façon de saisir la réalité, mais une réalité qui ne se réduirait pas à elle-même, à sa seule apparence, et qui est attention au simple, à ces événements que sont les affleurements de l’extraordinaire dans le plus ordinaire de la vie. Une manière d’être, donc, qui laisse l’initiative à la surprise, à la rencontre, à l’émotion.
Jaccottet est un poète qui sort – « J’aime sortir tôt de la maison… » –, un poète qui aime se promener, marcher dans la campagne aux alentours de Grignan ou dans les basses montagnes de la Drôme. Et ce, sans autre but que d’être dans la nature, de se déplacer dans un paysage selon son propre rythme et celui de son regard. Une façon d’aller, attentif, léger sans être frivole, détaché, parce que c’est une manière de se défaire de ce moi qui s’interpose entre le dehors et le dedans, et que c’est une façon de se rendre disponible à plus vaste que soi. Si bien qu’il arrive parfois, « tout à coup, sans qu’on s’y attende », que surgisse un point d’intensité autour duquel soudain tout le paysage et toute l’attention se focalisent. Le vol d’une buse, le frémissement d’un figuier, une combe où se recueille la lumière, « un cerisier chargé de fruits, aperçu un soir de juin, de l’autre côté d’un grand champ de blé », une chose donnée aux yeux arrête soudain le regard, suscite un éblouissement, crée une émotion intense qui a l’éclat de l’évidence et que Jaccottet qualifie d’« expérience poétique ».
Violente, limpide, tout en ébranlement intérieur, elle naît de l’extrême simplicité avec laquelle se manifestent et convergent dans ce moment de surprise que rien ne préparait, l’intensité de vivre et l’intuition d’un insaisissable dont le sens est à chercher en lui. Quelque chose d’évasif est advenu – « plutôt parole que lueur » –, s’est mis à être, quelque chose que l’on ne verra, ou vivra, jamais deux fois, un instant-éclair, une « entrevision » perçue comme une parole que lui aurait adressée le déploiement d’être de la chose à travers son apparaître. « C’était comme si quelqu’un était apparu là-bas et vous parlait, mais sans vous parler, sans vous faire aucun signe ; quelqu’un ou plutôt quelque chose. » Ce moment d’émotion totale qui entremêle instance sollicitante et sensation de côtoyer un absolu fugitif, impression de traverser une limite et d’entrer « dans un espace entre deux mondes », transporte dans un « il y a » indéterminé et insoupçonnable. « L’expérience poétique » a lieu entre ce qui s’offre et ce qui se dérobe dans cet état d’immédiateté au monde et...

