Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Il y a dans nos bibliothèques certains textes importants, non seulement par ce qu’ils ont réussi à formuler mais également par la forme qu’ils ont inventée pour le faire. Dans La Promenade sous les arbres, c’est ce détour par la prose qui m’a fait entrer dans la poésie de Jaccottet. Et, relisant ce texte, ce qui me frappe, c’est la sensation que sa conversation s’est poursuivie en moi et me parle au présent. D’abord par cette prose, comme puissance heuristique, qui amène l’auteur à s’expliquer à lui-même le mouvement singulier de son expérience poétique, à élaborer une pensée réflexive par tâtonnements et reprises, mais sans effacer ses traces, dans la conscience du temps long que requiert toute pratique artistique. Une forme mêlant réflexions poïétiques et proses poétiques, façonnée en trois parties : « La vision et la vue », « Exemples » (sept récits) et « Remarques sans fin », qui par leurs seuls titres initient une forme programmatique que l’on pourrait rapprocher aujourd’hui d’une recherche en création. Ensuite, par cette primauté de l’expérience. L’affirmation de l’espace sensible dans lequel œuvre le poète et la conscience que la vision (comme métonymie de tous les sens) nous engage dans une relation au monde dont les manifestations et les phénomènes sont suffisamment bouleversants pour en chercher le sens en soi et s’y consacrer poétiquement. Là où Philippe Jaccottet parle d’expérience du réel, de passage, de « moment de transparence » par-delà les aveuglements du quotidien, je pense à Maurice Merleau-Ponty considérant, dans L’Œil et l’esprit, à la fois le corps pris dans le tissu du monde et la vision comme évènement renouvelé d’une apparition à distance. Fusion et séparation.
Il écrit, « ce que porte ce petit mot : voir (…) c’est le moyen qui m’est donné d’être absent de moi-même, d’assister du dedans à la fission de l’Être, au terme de laquelle seulement je me ferme sur moi ». Ce moment de fermeture pourrait être la poésie. Car quelque chose de notre rapport au monde est à ranimer par la poésie. Une poésie terrienne, comme ces « bergers et leurs troupeaux (qui) nous semblent liés magiquement à la terre » propose Jaccottet dans « L’approche des montagnes », non pas, précise-t-il par attachement aux coutumes et au passé, mais peut-être parce qu’ils « se déplacent comme les anguilles ou les astres ». Il faut entendre dans ce « magiquement » l’évènement du regard quand il a charge poétique, c’est-à-dire quand il est considéré dans ses empiètements, sa doublure d’invisibilité, son obscurité même. Voir, pour Jaccottet, c’est chercher ce passage, « un espace et un temps profonds », une continuité entre soi et le monde. Voir c’est creuser avec les mots en étant porté par « le sentiment qu’on avance vers quelque chose », même si cette chose, indéchiffrable, nous échappe et nous fait attendre. Parce que son projet poétique a une portée existentielle qui se confond ici avec le paysage, voir « la pesanteur des montagnes changées en...

