Il y a quelque chose de farouchement singulier dans l’activité d’infatigable noteur de Lambert Schlechter. Mû par un insatiable appétit de dire, il ne cesse de chercher à saisir cet insaisissable qu’il nomme « le murmure du monde » et dont il a fait le terme générique d’un cycle entamé en 2006 et qu’il décline en volumes possédant chacun leur caractère propre. Viennent ainsi de paraître les volumes 11 (Franz à la Fenice), 12 (Comment) et 13 (Lu Yu ne répond jamais).
Ce « murmure du monde » dont la fécondité semble intarissable, il s’en fait le scribe rendant consistantes ces choses dépourvues de langue que sont l’écho de bribes du monde, un souvenir, un rêve, une observation botanique ou un instant de grâce : des petits bouts de réalité, des détails de la vie quotidienne, un enthousiasme, une répulsion, dont il retient moins l’essentiel que le substantiel pour en faire une fricassée, les liant ensemble – les sauvant ainsi de l’oubli tout en les remettant en scène. Des petites proses à ras de vie, à fleur de peau, écrites au jour le jour et calibrées en alinéas ou en page qui délimitent une aire d’écriture. Des « proseries » s’élaborant par addition et gonflement – allongeails et farcissures aurait dit Montaigne – de notations hétérogènes se contaminant et s’entremêlant pour donner voix au fond muet de ce qui fait la vie dans sa mouvance et sa prégnance. Fruit d’un travail authentiquement artisanal – « Faut pas que ça pèse, ajoutant du poids au poids du monde. » – le texte est écrit d’un seul souffle, d’une seule coulée, sans point final, donc laissé ouvert sur le texte suivant qui, ne débutant pas par une majuscule, donne le sentiment qu’il s’agit d’un seul et même texte, inachevé, inachevable, obéissant à un rythme secret et poursuivant une sorte de permanent dialogue avec le murmure du monde.
Ce qui rend fascinante l’écriture de ces petites proses, c’est la façon dont elles s’avancent dans l’ouvert et le vide, progressent à replis et retours, obéissant à la marche capricieuse d’une poétique du détour et du fourvoiement dont le modèle semble être le labyrinthe. Un labyrinthe dans lequel Lambert Schlechter lâche en liberté, c’est-à-dire sans fil conducteur, son lecteur, qui n’a d’autre choix que de se lancer dans un mouvement de quête d’un sens alors qu’il n’y a rien à trouver, qu’il n’y a pas de bon chemin parce qu’il n’y a pas de but, ou que le but se déplace sans cesse. Ce chemin sans but, cet art de la parlerie – qui consiste à faire tourner en rond le lecteur – relève d’un geste à la fois improvisé et calculé qui cherche à fonder une esthétique de la surprise, et tient à témoigner d’une expérience du monde où la perte et la permanence, l’incongru et le merveilleux, le grandiose et l’infime, l’intime et le général ne cessent d’entrer en résonance.
Comment réunit 168 fragments commençant tous par « comment », entraînant ainsi le lecteur dans un carrousel assez vertigineux : « comment dans le tumulte du salut final à la première de Hedda Gabler à Munich en 1891 Ibsen marcha sur ses lunettes et resta immobile et pétrifié devant le rideau, ce qui fit arrêter les applaudissements » ; « comment pénétrer, mot ineffable & vertigineux, pensais-je, mène à l’orgasme dans l’aimée et comment cette pensée, chaque fois que je la pense, me trouble et me raidit » ; « comment il me vient beaucoup de comments que je ne peux pas mettre » ;…
Lu Yu ne répond jamais est composé de billets – « sur presque la moitié de toutes choses sous le titre “Plein de trucs qui va pas” » – adressés à Lu Yu (1125-1210), un poète paysan qui mena la vie d’un épicurien taoïste, et qui, ici, incarne la figure du lecteur avec qui le texte veut engager un dialogue imaginaire. Un jeu entre parler et écouter qui, dans sa mobilité, tient ouvert un espace où Lambert Schlechter peut se voir de l’extérieur, et où c’est la parole qui se tient à elle-même compagnie.
Franz à la Fenice rassemble une cinquantaine de nouvelles où la mort s’invite, des histoires écrites par un conteur qui sait que la vie n’est pas un conte, et qui sont autant d’illustrations des jeux du hasard et du destin, de l’infinitésimal et de l’infini, de l’accidentel et du nécessaire. Trois ouvrages où l’écriture fait l’école buissonnière, voyage dans l’âme, procède par « romancème » (c’est un fait qui n’est pas vrai mais n’en est pas pour autant un mensonge) pour dire le plaisir d’exister ici et maintenant, et pour célébrer l’art de jouir loyalement de son être.
Richard Blin
De Lambert Schlechter, Comment (Phi, 120 p., 15 €) ; Lu Yu ne répond jamais (Tinbad, 160 p., 18 €) ; Franz à la Fenice (L’Herbe qui tremble, dessins de Lysiane Schlechter, 122 p., 17 €)
Domaine français En dansant dans le marges
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Richard Blin
Quelque part entre Robert Walser et C.-A. Cingria, les « proseries » à fleur de peau de Lambert Schlechter recueillent le murmure du monde.
Des livres
En dansant dans le marges
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

