Ranède, un meurtrier en fuite, trouve refuge dans une ville-frontière dont la singularité ne tarde pas à lui apparaître : les lois y sont aléatoires et changent de jour en jour, de manière imprévisible. Telle boutique inoffensive aujourd’hui devient un piège mortel le lendemain, telle activité habituellement anodine se trouve soudain passible de la peine capitale. Le pire étant que tout le monde s’en accommode.
Paru de manière assez confidentielle en 1950, roman-culte par excellence, La Ville incertaine est un livre à bien des égards aussi singulier. Unique « vrai » roman d’un auteur plus volontiers adepte des formes courtes, il échappe à toutes les catégorisations. Dur, incisif, amoral, il n’est même pas tout à fait réductible au genre dystopique à la mode de nos jours, ne prétendant pour sa part rien dénoncer ni résoudre. Comme le notait Pierre Versins1, il pourrait même passer pour une utopie : quand, dans la Ville, tout est susceptible de tomber sous le coup de la loi, rien n’est interdit, a contrario, de ce qui ne l’est pas encore et, pourvu qu’on s’y prenne au bon moment, le vol, le viol, l’inceste et le meurtre s’y pratiquent en toute impunité.
Les habitants en tirent une certaine philosophie, que résument les concours de saut dans le vide dont ils font leur sport national et dont le méphistophélique cafetier Nabus s’efforce en vain de faire goûter les raffinements à un Ranède plus que sceptique. Sous les apparences de la plus complète banalité – les « hommes à casquette » y tiennent plus du garde champêtre que de la Gestapo – c’est donc une véritable économie de la cruauté qui se met en place au fil des pages, débouchant sur un vertige que Ranède, être sans souplesse, ne supportera pas. Condamné à mort dans son propre pays, il préférera la certitude du couperet aux joies damocléennes du hasard.
Juriste de formation, avocat et professeur de droit à la faculté de Limoges, Jean-Marie Amédée Paroutaud (1912-1978) savait à quoi s’en tenir en matière de lois. Parfait notable pendant la journée, il fut essentiellement un écrivain nocturne, peu ou mal publié de son vivant, redécouvert après sa mort, dans les années 1980, à l’enseigne du Tout sur le tout puis du Dilettante. Il reste surtout, de Parpaillote à La Descente infinie, un maître du conte cruel. Héritier d’un Villiers de l’Isle-Adam ou d’un Léon Bloy, il en précise la manière jusqu’à l’absolue sécheresse d’une langue sans concessions, affûtée par la fréquentation des textes juridiques. Salué en son temps par André Breton (dont il aurait pu figurer dans l’Anthologie de l’humour noir), il reste encore à ce jour l’un de nos plus grands écrivains fantastiques, pour notre inconfort et, bien entendu, notre plus grand plaisir.
Yann Fastier
1 Pierre Versins Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction (L’Âge d’homme, 1984)
La Ville incertaine, de J.M.A. Paroutaud
Le Dilettante, 217 pages, 12 €
Poches Dura lex
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Yann Fastier
Réédition de l’unique roman de J.M.A. Paroutaud, maître du conte cruel et précurseur indocile de nos modernes dystopies.
Un livre
Dura lex
Par
Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.
