Original, loufoque, absurde, tragique : telles sont les épithètes qui viennent spontanément à la lecture de ce drôle de bouquin qu’est L’Observatoire. Original d’abord par sa facture puisque ce roman (en réalité : un objet littéraire difficile à identifier d’un point de vue générique) est fait d’une multitude de petits textes, tous flanqués d’un titre, improbable d’ailleurs pour certains (comme ce « Pourtant » qui semble venir de nulle part), et placés les uns à la suite des autres comme le seraient des tableaux dans une exposition (ou comme le sont les pièces de l’étonnante collection du narrateur). Un livre sans véritable architecture dont on peine à comprendre par quel miracle il parvient à tenir debout.
Loufoque et absurde ensuite à cause de ses personnages qui, il faut bien le reconnaître, sont tous un peu dingos. À commencer par le narrateur. Francis Orme, 37 ans, vit encore avec ses parents, et porte en permanence des gants blancs qu’il refuse de quitter (mais qu’il conserve une fois maculés, dans ce qui lui tient lieu de « calendrier des gants »). Son métier consiste à faire semblant d’être une statue en restant immobile sur un socle du centre-ville, vêtu de blanc de la tête aux pieds. À chaque fois qu’un passant s’arrête pour lui laisser une pièce, il lui adresse une bulle de savon, avant de reprendre sa pose. Sans doute serait-il moins singulier sans son « grand œuvre », auquel il consacre sa vie : « l’exposition d’objets entreposés dans la cave, dans le tunnel qui conduisait à l’église », commencée à l’âge de 14 ans par un ticket de caisse, et qui compte 996 pièces (ce que lui-même appelle des « lots »), étiquetées puis mises sous plastique, dont la liste exhaustive s’étale sur 30 pages à la fin du volume. On y trouve bien sûr de tout : des objets qu’il a ramassés par terre ou lui-même volés, des photos d’identité de parfaits inconnus, une jambe de bois dérobée à son propriétaire, et le squelette de son propre frère, qu’il a soustrait au cercueil qui l’abritait.
Bien évidemment, il n’est pas le seul personnage loufoque du volume. Autour de lui gravitent les autres résidents de cet Observatoire : la Femme-Chien, qui aboie tout en cherchant son identité humaine, Miss Claire Higg qui passe le plus clair de son temps devant son téléviseur (sorte de « téléspectatrice ermite »), Peter Bugg, ancien maître d’internat qui transpire tout le temps et pleure la mort d’un écolier. Pour finir, il y a les individus que l’on croise à la périphérie du manoir, comme cet homme qui pèse tous ceux qui acceptent de monter sur sa balance et dont il consigne soigneusement le poids dans un carnet.
Si L’Observatoire est absurde c’est en raison du semblant d’intrigue qui le supporte tant bien que mal. On surprend les sept pensionnaires du manoir au moment précis où l’arrivée d’une nouvelle résidente est annoncée par le portier (elle trouvera refuge dans l’appartement 18 situé au troisième étage). Anna Tap, orpheline le jour de son arrivée, aveugle quelques jours plus tard (après que Francis a fait main basse sur sa paire de lunettes, reléguée au cœur de son exposition sous le numéro 988), va changer la donne pour ces gens qui s’étaient habitués à leur vie : « la solitude était digne de confiance, presque une amie ».
Tous ces personnages forment une espèce de communauté au sein de l’Observatoire, un bâtiment qui n’est pas sans rappeler celui qui sert de cadre au Passage de Milan de Michel Butor ou à La Vie mode d’emploi de Georges Perec, mais à la différence de ces derniers, figés dans l’espace comme dans le temps, celui d’Edward Carey évolue avec les années : jadis le domaine de Tearsham, il est devenu l’Observatoire, autrement dit une bâtisse divisée en une vingtaine d’appartements (aux yeux du narrateur : « un cube de quatre étages (…) d’une saleté repoussante »). À la fin du volume, ce bâtiment délabré sera détruit (et avec lui la collection de Francis) pour aussitôt renaître de ses cendres et devenir la résidence du Belvédère, avec ses vingt étages tous identiques.
De ce premier roman d’Edward Carey (publié en 2000), on pourrait aussi dire qu’il est parfois ubuesque, carnavalesque, tragique (Anna perd définitivement la vue), ou encore beckettien (les parents du narrateur ne sont pas sans rappeler Nell et Nagg de Fin de partie), mais avec un peu de fantaisie et de légèreté en plus. Agrémenté de quelques dessins de l’auteur, il présente le retour vers la lumière d’une poignée de misérables ayant pour guide une femme aveugle. Lesquels progressent comme ils peuvent, à l’image du lecteur, délicieusement malmené par ce roman qui ne ressemble décidément qu’à lui-même.
Didier Garcia
L’Observatoire, d’Edward Carey
Traduit de l’anglais par Muriel Goldrajch, Libretto, 448 pages, 11,70 €
Intemporels Une vie dans les décombres
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
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Romancier et illustrateur, le Britannique Edward Carey (né en 1970) signe avec L’Observatoire un roman farfelu qui fascine.
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, janvier 2026.

