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Textes & images La fabrique d’un monstre

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Delphine Descaves

Jérôme Wybon et Toni Cittadini nous font passer de l’autre côté du miroir, là où s’est construite, dans la douleur, une des plus efficaces machines à peur de l’histoire du cinéma : Les Dents de la mer.

Depuis la sortie en 1975 de Jaws – c’est son titre original, à la foi direct et puissant –, qui n’a jamais ressenti un malaise en s’éloignant du rivage à la nage ? Les auteurs des Mâchoires de la peur racontent que des psychiatres ont dû aider des spectateurs, que le film avait traumatisés en réveillant cette angoisse atavique de l’eau.
Jérôme Wybon et Toni Cittadini s’attachent à autopsier l’œuvre de Spielberg. Au départ, il y a le roman de Peter Benchley, dont les producteurs David Brown et Richard Zanuck rachètent les droits. Ils font appel au jeune Spielberg qui, à 26 ans, a déjà démarré une carrière prometteuse. L’aventure démarre et le réalisateur comprend aussitôt qu’il va falloir épurer le texte, le remanier et le concentrer autour du requin… qu’on doit voir le moins possible. Ce qu’il faut, dit-il, c’est « qu’on sente la mer, son immensité, autour des personnages. » La mer, son silence et son calme inquiétant. Différents scénaristes se succèdent, dont un, principal, Carl Gottlieb. Celui-ci assistera le réalisateur pendant tout le tournage, regardant les rushes de la journée, modifiant et réécrivant des pans du scénario chaque soir avec Spielberg !
Ce dernier a jeté son dévolu sur l’île de Martha’s Vineyard, au large du Massachusetts. Mais tourner en mer nécessite des conditions de tournages acrobatiques et éprouvantes, engendre des imprévus, voire des accidents… Enfin, le plus difficile reste à mettre en images : le requin. Ou plutôt les requins, qui seront au moins au nombre de trois, mécaniques. Mais comment les faire résister à l’eau de mer ? Comment procéder pour qu’une nageoire soit souple et bouge de façon naturelle ? Si le requin fait rire, alors le film sombrera dans le nanar et la carrière de Spielberg sera fichue. Mais le jeune créateur sait, avec intelligence, s’entourer et demander conseil : Martin Scorsese, George Lucas et John Milius viennent donner leur avis.
Ce que donnent bien à voir Wybon et Cittadini, c’est l’intuition incroyable de Spielberg. Toutes les étapes du film mettent en lumière ce qui fait son talent : réfléchir au public, c’est-à-dire à la psyché collective. Savoir ce qui va faire frissonner, ce qui va faire sursauter, ce qui va faire pleurer. Spielberg sait aussi faire confiance : John Williams lui jouera ce qui sera le thème mythique de la bande originale de Shaws, à savoir deux notes qu’il interprète au piano.
Les auteurs ne donnent pas le sentiment d’avoir créé leur bande dessinée pour une communauté de fans et parviennent à un juste équilibre : sans nous ennuyer, la bande dessinée fourmille d’anecdotes de tournage, nous permettant vraiment d’entrer dans la fabrication, tout en ingéniosités et contretemps, de ce chef-d’œuvre du divertissement. Réalistes et efficaces, les dessins de Cittadini ont une esthétique 70’ qui colle parfaitement à l’époque – et à la silhouette décontractée de Spielberg, en baskets face aux directeurs d’Universal Studios, mais pleinement aux commandes. Bleutées, les planches rehaussent le récit et sont pour l’œil comme un clin d’œil malicieux à cette mer qui obsède le réalisateur et qui est l’autre grand personnage du film.
De ce tournage et ses multiples péripéties, les auteurs racontent que Spielberg ressortira épuisé, « traumatisé par ce tournage pendant plusieurs années ». Déçu aussi car même pas nominé pour l’Oscar du meilleur réalisateur. Qu’importe : au-delà du succès phénoménal (Les Dents de la mer est le premier film à dégager plus de cent millions de dollars de bénéfices), Spielberg a créé une œuvre inoubliable, nous connectant à nos peurs les plus brutes. Il a accouché d’un monstre, beaucoup imité par la suite mais jamais égalé. A star is born.

Delphine Descaves

Les Mâchoires de la peur,
de Jérôme Wybon et Toni Cittadini
Huginn & Muninn, 192 pages, 24,95

La fabrique d’un monstre Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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LMDA PDF n°270
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