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Domaine français Le choc des photos

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Thierry Guichard

Exhumant une série de photographies d’un enfant cambodgien exhibé nu par un colon français, Adrien Genoudet fait le procès de toute colonisation. En une magistrale plaidoirie.

Le livre s’ouvre sur une image en couleur qui sent d’emblée l’archive coloniale. Un enfant nu nous tourne le dos face à un mur bleu, monté sur une petite estrade de bois. Sa peau mate offre les reliefs de blessures, boutons, pustules, éruptions cutanées qu’une maladie lui inflige. Cette photo, nous apprend Adrien Genoudet, est une autochrome signée Léon Busy, sortie du fonds Albert Kahn et qui date probablement de 1915. Elle a été prise au Tonkin par cet ancien militaire qui a nourri, pour le compte d’Albert Kahn, Les Archives de la Planète dont le milliardaire voulait dès 1909 qu’elles constituent une sorte d’inventaire photographique du monde. La collection « Fléchette », dans laquelle paraît Enfant vu de dos et que dirige Adrien Genoudet met à chaque titre un auteur contemporain face à des images issues du fonds Albert Kahn. On comprend très vite, à la lecture de ce livre puissant et émouvant, la nécessité pour l’écrivain et éditeur d’apporter sa contribution à une collection qui compte déjà à son catalogue des auteurs comme Laura Vazquez, Christophe Manon, Philippe Artières, Marie Cosnay, Hélène Gaudy, etc. À partir de cette image frontale, brutale dans sa simplicité, Adrien Genoudet tire les fils de thématiques qui lui importent : la colonisation, la domination, la violence faite aux enfants, le vol (le viol) par l’image. Romancier (on avait salué l’écriture splendide de Le Champ des cris au Seuil), cinéaste documentariste, l’auteur est allé au Cambodge filmer la trace des disparus des années Khmers rouges. Il raconte comment il croise un gamin à vélo, au milieu de nulle part, portant en guise de couvre-chef un casque de la Wehrmacht… Résonance, un siècle plus tard, de l’enfant exhibé par les autochromes de Léon Busy qui vient hanter la conscience de l’écrivain.
Voir une photo, lire ce qu’elle a d’inscrit en elle, Adrien Genoudet, docteur en histoire visuelle, sait faire. Il nous entraîne avec lui dans le déchiffrement sensible et la genèse de la scène figée, ranime avec la technologie photographique de l’époque l’esprit de la coloniale, la mainmise des colons français sur la beauté exotique du Cambodge, et ce qu’on y fit : « on pava les rues des villes avec toutes nos bonnes intentions, nos grands et beaux discours, notre aide, notre amour, notre bonté, notre sagesse, notre science et nos blablas – et rien de mieux que d’emballer tout ça dans des maisons blanches où, civilisation et art de vivre obligent, on y recruta des armées de boys et de petites mains (…), des bonnes et de jolies gamines pour ces messieurs (…) ». Styliste brillant mais humble, il use d’une langue splendidement efficace pour rendre à l’enfant sans nom la place que son photographe n’a jamais daigné lui laisser. Il instruit ce faisant le procès d’une colonisation dont il indique, sans appuyer, qu’elle n’appartient pas qu’au passé et qu’elle devrait éveiller en nous « le vertige de notre indécence face à la douleur des autres. Des enfants sous les décombres. De tous les enfants qui sortent des ruines, la tête saupoudrée de poussière. » À le lire on pense au meilleur Patrick Deville pour la justesse historique et le style, à Éric Vuillard pour les coups de scalpel et le style, à Michon aussi parfois pour cette manière de lier un geste et une pensée, un détail et le poids de l’Histoire… et le style.
Adrien Genoudet est de la trempe de ces écrivains-là qui pour dire le monde ne fabriquent pas de petites images jolies à faire se pâmer les dames patronnesses dans les salons lambrissés de la bourgeoisie. La beauté est ici une arme forgée dans la douleur et la colère, un aiguillon à la pensée, le sésame propre à ouvrir à une conscience douloureuse autant que collective de nos actes, passés ou présents. Une œuvre nécessaire, donc.

T. G.

Enfant vu de dos, d’Adrien Genoudet
sun/sun éditions, « Fléchette », 87 p., 18

Le choc des photos Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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LMDA PDF n°265
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