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Histoire littéraire Balade en enfer

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Jean Laurenti

Dans sa dernière œuvre, un long poème de combat désespéré et flamboyant, Oscar Wilde s’attaque à l’institution carcérale et à ses rituels inhumains.

La Ballade de la geôle de Reading

Au printemps 1895, Oscar Wilde, alors au faîte de sa carrière d’homme de lettres et de théâtre, portée par une série de succès glanés au cours des cinq années précédentes, perd le procès en diffamation qu’il a intenté à Lord Queensberry, le père d’Alfred Douglas, son jeune amant. L’aristocrate, ulcéré par leur liaison, a entraîné l’écrivain dans une spirale judiciaire infernale : un second procès cette fois intenté à Wilde pour crime d’homosexualité, perdu lui aussi, deux ans de travaux forcés, la ruine, la perte de ses droits paternels, l’effacement de son nom. Et bientôt, la mort à Paris en novembre 1900, dans le dénuement et l’anonymat.
La Ballade de la geôle de Reading, œuvre ultime d’Oscar Wilde, est l’une des plus fortes qu’il ait écrites. Il s’agit d’un long poème narratif auquel il s’attelle à l’été 1897 après sa sortie de prison et son installation en France. Traumatisé autant que révolté par l’horreur du bagne, Wilde veut faire œuvre utile pour le sort des condamnés. Il le fera par des lettres, des articles et par l’écriture de cette œuvre ultime, dont la richesse poétique ne fait pas oublier un caractère militant, pleinement assumé. Revenant à un genre qu’il a pratiqué à ses débuts, Wilde fait le choix d’une structure contrainte pour livrer sa vision de l’institution carcérale : 654 vers répartis en 109 sizains, l’ensemble étant divisé en six parties d’ampleur inégale qui organisent la dramaturgie du cycle. Chaque strophe alterne vers longs, impairs, et vers courts, pairs. Dans le texte original, ces derniers se répondent par la rime finale, les premiers comportant fréquemment quant à eux une rime interne au vers. Pour la très belle version bilingue que proposent les éditions Interférences, le traducteur, Jean Guiloineau, soucieux d’approcher au plus près la prosodie de La Ballade, a tenu à rendre sensible son architecture et son tissu poétiques, privilégiant la recherche d’équivalences et de transpositions, plutôt que la restitution littérale de la phrase et du lexique originaux. Les superbes gravures sur bois, que Frans Masereel a réalisées pour l’édition allemande de 1923, offrent un sombre écrin à ce texte de combat.
L’ensemble du poème est une série de tableaux qui livrent une vision du terrible et angoissant univers carcéral, cette grande machine à broyer les êtres, à éteindre en eux jusqu’au sentiment d’appartenance à l’humanité : « La cellule étroite où l’on vit / Est latrine obscure et souillée ; / Le souffle puant de la mort / Obstrue la lucarne grillée ; (…) Là nous pourrissons dans l’oubli, / Le corps et l’âme saccagés. » Et l’opprobre s’étend sur ceux-là mêmes qui l’administrent : « Ils ont bien raison de cacher / Leur Enfer, car ce qu’on y fait / Le fils de Dieu, le fils de l’Homme / Ne doivent pas le contempler. »
Ce morne et douloureux quotidien et le poème tout entier sont traversés par une figure qui irradie la communauté malheureuse des réprouvés, celle du condamné à mort.  « Le ciel au-dessus de ma tête / brûla comme un casque d’acier. / Et bien qu’étant une âme en peine / Ma peine cessai d’éprouver. » L’homme, un cavalier de la garde royale, meurtrier de sa compagne, attend d’être conduit à la potence du pénitencier. Ce martyre légal organisé par l’institution judiciaire est donné à voir dans une série d’apparitions réelles ou hallucinées par le narrateur, voix du poète lui aussi sacrifié pour avoir défié l’ordre social, qui s’identifie pleinement à sa figure christique. : « Chassés tous deux du cœur du monde, / Et de Dieu même abandonnés ». Coupables, certes, mais pas davantage que quiconque vient au monde puisque, proclame le poète, « chacun tue ce qu’il aime ». Mais la justice sélective des hommes frappe avant tout ceux dont l’existence lui est intolérable : « Car si chacun tue ce qu’il aime, / Chacun n’a pas à en mourir. »

Jean Laurenti

La Ballade de la geôle de Reading,
d’Oscar Wilde
Traduit de l’anglais par Jean Guiloineau, préface de Luca Sanfilippo, illustrations de Frans Masereel, éditions Interférences, 116 pages, 14

Balade en enfer Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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LMDA PDF n°265
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