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Textes & images L’homme libre et la mer

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Anne Kiesel

L’adaptation en bande dessinée du célèbre récit de Bernard Moitessier, La Longue Route, est un trésor esthétique et philosophique.

Bernard Moitessier ? Pour tous les voileux et pour nombre de marins, ce type est un mythe. C’est lui qui, étant en tête de la première course en solitaire autour du monde, a dit merde à tout le monde et a continué sa route, vers Tahiti, au lieu d’aller valider sa victoire à Plymouth. C’était en 1969, une autre époque. Et ça fait un bien fou de se replonger dans cette histoire, vraie, de liberté et de choix. Deux ans plus tard, Moitessier publie le récit de ce tour du monde et demi : La Longue Route, grand succès de librairie – le livre se trouve dans la bibliothèque de bord de tous les voiliers de croisière. 
Le scénariste Stéphane Melchior s’est emparé de cet ouvrage, qu’il connaît depuis toujours. Il cherche un dessinateur qui soit aussi, comme lui, un marin. Il rencontre Younn Locard. Et le résultat, en plus de 300 pages, est renversant de beauté, de sens marin, de frissonnements aqueux, de tempêtes océaniques, de ciels splendides à vous mouiller les yeux, de méditations, de solitude choisie, d’obstacles et de victoires, de luttes et de rêveries. 
La complicité de Stéphane Melchior et de Younn Locard transpire avec bonheur dans cette adaptation en bande dessinée. Les compères ont même navigué ensemble sur Joshua, le voilier de Bernard Moitessier, qui existe toujours et se trouve à La Rochelle. Leur connaissance intime de la mer et des voiliers offre aux lecteurs amarinés une précision et une vérité dans l’accastillage, les espars, les voiles, le moindre cordage, la plus modeste poulie. Et aux lecteurs terriens, la gourmandise du vocabulaire marin, si riche.
Mais l’essentiel est ailleurs. Il y a le dessin de Younn Locard, qui représente l’irreprésentable : la mer toujours recommencée, impossible à dessiner, mais c’est pourtant ce qu’il réalise sur des centaines de pages. Et c’est juste et beau, en ses infinies variations. Vous qui chérissez la mer, ses illustrations vous arracheront des râles de bonheur. 
Et il y a le récit de Moitessier, redécoupé par Stéphane Melchior, qui a fait des choix si judicieux. Il y a un peu plus de cinquante-cinq ans, la navigation s’effectue sans tous les instruments actuels. Moitessier refuse de partir avec l’appareil de radio émetteur-récepteur que le Sunday Times tente de lui offrir. « Je ne veux pas avoir à parler à tout le monde à tout bout de champ », dit le marin, qui envoie promener les journalistes. Pour donner des nouvelles ? Il enverra ses messages avec un lance-pierre, pile sur le pont de bateaux qu’il croise. Il sait qu’il vise juste.
Il fait corps avec son bateau. Il dit « nous », quand des dauphins les accompagnent, l’homme et le navire. Il filme, avec sa petite caméra Beaulieu, puis se méfie de cette envie de trop photographier, c’est une profanation, dit-il. 
Lui qui est parti avec peu, choisit, avant le cap de Bonne-Espérance, de s’alléger encore. Et hop, par-dessus bord, 15 kg de confiture, 25 litres de vin, 20 kg de riz, 4 jerricans de pétrole…
C’est bourré d’épisodes émouvants, comme cette réparation de son bout-dehors, endommagé par un cargo frôlé de trop près alors qu’il lui envoyait un colis contenant son journal de bord et des pellicules, pour donner des nouvelles à ses proches. Il fixe la bôme de secours d’artimon à la bitte avant, utilise une drisse de trinquette comme balancine, une chaîne entre le bout-dehors et l’extrémité de l’espar et frappe le palan avec retour sur le plus gros winch. Et… ça marche, la ferronnerie du bout-dehors se redresse doucement. Il pleure de bonheur, et nous, lecteurs, d’émerveillement.
Plus loin, une tempête est terminée. « La mer se repose. Et moi aussi. On en avait besoin tous les deux. » Plus loin, encore, nous sommes cinq mois après le départ. Bernard Moitessier est serein. Il fait ses exercices de yoga tout nu sur le pont. A-t-il vraiment envie de rejoindre le « monde artificiel où l’homme a été transformé en machine à gagner de l’argent pour assouvir de faux besoins, de fausses joies ? » On connaît sa réponse, elle se résume dans son message envoyé au lance-pierre : « Je continue vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. »
Anne Kiesel

La Longue Route, de Bernard Moitessier, par Stéphane Melchior et Younn Locard, Gallimard bande dessinée, 344 pages, 29

L’homme libre et la mer Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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LMDA PDF n°265
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