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Essais Et la peinture se fait événement pur

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Richard Blin

Bram van Velde ne croyait pas aux paroles mais à l’œil. À partir de la stupeur reçue de ses tableaux, Jérôme Thélot fait apparaître ce qui excède l’interprétation et déroge à la verbalité dans cette peinture empoignade.

Peintre de tableaux qui ne ressemblent à rien, artiste sans antécédent ni successeur, Bram van Velde était un taiseux qui ne pouvait s’exprimer autrement qu’en peinture. Né en Hollande, en 1895, et entré dès 12 ans dans une entreprise de décoration, il découvre en autodidacte la peinture de chevalet. Ce n’est qu’à partir de 1922, poussé par son patron qui l’aide financièrement et l’incite à voyager, qu’il se consacrera entièrement à la peinture. Après un séjour en Allemagne dont il reste quelques tableaux marqués par un expressionnisme au chromatisme farouche, il s’installe à Paris en 1925, découvre les impressionnistes, Van Gogh et Matisse. Mais l’aide qu’il reçoit de Hollande prend fin en 1930. Il émigre en Corse où la vie est moins chère puis à Majorque, mais la guerre civile éclate, sa femme meurt et il revient à Paris. Sans ressources, il vit dans la misère, la solitude et le doute. Il fera sa première exposition personnelle en 1945, à 50 ans, et ne connaîtra la reconnaissance qu’en 1958, à 63 ans, avec une grande rétrospective organisée à la Kunsthalle de Berne. Vivant entre Genève, Paris et le Midi de la France, il s’éteindra à Grimaud, en 1981.
S’exprimant peu, et ne possédant pas parfaitement la langue française, sa parole s’attachait surtout à cerner la difficulté de dire et de créer. D’où l’intérêt des propos de trois sortes – entretiens, fragments de conversation, dits isolés rapportés par des témoins – que rassemble Dits & entretiens, et l’importance de l’essai introductif, dû à Jérôme Thélot, et qui tout en faisant valoir l’étrangeté radicale et l’irréductibilité de la peinture de Bram van Velde, tente d’élucider les conditions et les motifs ayant déterminé une œuvre aussi énigmatique.
Cette œuvre qui ne ressemble à rien de ce qui a été peint dans l’histoire de l’art occidental, est celle d’un peintre qui ne fait pas de la peinture, qui « est dehors et simplement dehors », qui cherche à transposer sur la toile l’expérience même de la vie – l’extase de la vie et l’horreur de la vie – à travers des tableaux qui n’ont pas de modèle. Procédant d’un « jaillissement sans précédence », ils cherchent à donner à voir cet invisible qu’est la vie réduite à rien qu’elle-même, à quelque chose de primitif. Et ce, à l’image de ce que fut sa vie – marquée par la malédiction, les morts successives de deux compagnes, la misère et la faim – comme celle des millions d’hommes et de femmes réduits à leurs besoins primaires par la détresse et l’humiliation causées par la guerre et l’après-guerre. « La peinture, c’est l’homme devant sa débâcle. » Vulnérable, désarmé – il avait peur de la foule, des voitures, des expositions –, il trouvait dans la peinture un moyen d’écarter le réel. « Je vis constamment dans l’écrasement et c’est la toile qui me permet d’en sortir. » D’où une peinture-peur, une peinture d’affamé, une peinture montrant l’expulsé de la représentation, ces instants où toute la vie apparaît en concentré.
Une peinture qui est « décréation », qui déconstruit l’image et la représentation, défait, écarte, retire, cherche à faire advenir visiblement la vie. En disant que « peindre, c’est chercher le visage de ce qui n’a pas de visage », Bram van Velde reconnaissait qu’il peignait « l’impossibilité de peindre ». Ce qui autorisa son ami Beckett à dire qu’« être un artiste, c’est échouer comme nul autre n’ose échouer ». Deux affirmations dont Jérôme Thélot s’empare pour dire que cette « impossibilité de peindre » ne relève pas d’un empêchement mais n’est que « la modalité pathétique selon laquelle le sans visage revendique la peinture », Bram van Velde laissant se déposer sur la toile « les empreintes de sa faim, de sa peur, celles aussi de l’impossibilité de peindre ». Et là où Beckett voit l’échec de Bram, Thélot voit plutôt ce dernier revendiquant le miracle « comme possibilité de la peinture ». Mais au prix d’une vie refusant le bien-être afin de rester toujours en rapport avec le vrai de la vie et le vrai de la peinture. Une vie d’attente du moment de réquisition intérieure qui impose de reprendre les pinceaux. « Travailler, c’est avant tout ne pas faire. » Et de fait son travail le plus épuisant fut de se préparer à sauter dans l’inconnu, là où il savait voir l’apparaître de la vie sans pouvoir le rendre visible. La peinture, disait-il, « c’est un œil, un œil aveuglé, qui continue de voir, qui voit ce qui l’aveugle. »

Richard Blin

Dits & entretiens, de Bram van Velde, précédés de Le Palimpseste et le commencement par Jérôme Thélot, L’Atelier contemporain, 280 pages, 44 illustrations couleur, 25

Et la peinture se fait événement pur Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
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