S’accrocher à une étoile filante, la tenir par son tout dernier fil et ainsi s’envoler… La prouesse apparaît impossible, improbable et pourtant… Avec un brin de chance, certes, une immense ténacité, du travail, un martellement du sol, de la terre – une danse, vue du ciel, peut elle aussi devenir cosmique –, c’est ainsi que l’héroïne d’Objets perdus se sauve, se retrouve, est retrouvée. Du roman ! Mais nous savons tous que la fiction dépasse le réel et vice versa, que les conteurs sont des tisseurs de hasards et que nous, lecteurs, aimons les dépassements, les outrepassements… de l’impossible. Certes, Karla Suárez (née en 1969) est une autrice chevronnée, reconnaissance, prix, cinq romans, trois recueils de nouvelles, des récits de voyage. A roulé sa bosse, a habité Rome, Paris, Lisbonne, partagé son temps entre ingénierie et création littéraire. Mais nous sommes toujours étonnés d’être étonnés, espantés, estomaqués… et ce encore et toujours en lisant… des romans.
Celui-ci débute par une arnaque. Dans une agglomération, vous conduisez, quelqu’un indique que vous avez crevé. Vous stoppez, des gens viennent vous aider, pendant que d’autres détroussent le contenu de votre caisse. Comme l’héroïne, vous perdez tout, même votre identité, seul(e) dans Barcelone, sans papiers, sans argent. Mais vous ne vous prénommez pas Gisèle, n’êtes pas né(e) de rien à Cuba. N’êtes rarement reparti(e) de zéro et n’avez pas choisi, ni considéré la danse comme art suprême.
À Barcelone vit son meilleur ami, cubain lui aussi, elle ne connaît pas son adresse, si ce n’est qu’il habite dans un immeuble au-dessus d’une place près de la Sagrada Família. Pour se faire remarquer de lui, elle décide de danser sur cette place devant les touristes, au milieu des marchands à la sauvette et autres zombies, paumés. Le miracle aura-t-il lieu ?
Attention, une histoire comme un train peut en cacher tant d’autres ! Au-delà du prodige avéré ou non, deux récits se rapprochent en miroir, vibrent en parallèle, jusqu’à presque s’unir. Celui de Gisèle, mal-aimée, mal considérée, qui finira par se consacrer à la danse, en échangeant sa fille (sic). Lourd secret, lourde culpabilité ! Et un portefeuille, peut-être celui d’un noyé, d’un disparu, oublié dans un tiroir, et dans lequel une lettre révèle une paternité à une enfant éloignée, inconnue. Encore un fil ténu.
« – Moi, ce que je voulais, c’était danser, et papa et maman n’arrêtaient pas de me mettre des bâtons dans les roues, Raviel, ça tu le sais. Quand je suis tombée enceinte, maman m’a proposé un arrangement, si je lui laissais la petite, elle m’aiderait pour la danse, et elle l’a fait, elle m’a aidée. »
Le récit est compartimenté en de nombreux allers-retours, passé-présent, Cuba, Marseille, Llansa, croquignolette station balnéaire, à deux pas de Portbou, là où Walter Benjamin mit fin à ses jours, la Gestapo aux trousses, et bien sûr Barcelone – bariolée, criarde, mondialisée. Malgré ce, l’écriture dense, tout en contrastes, sans envolées lyriques, apparaît toujours en mouvement, vive, solaire comme la danse pratiquée ici, souvent jusqu’à l’épuisement et son au-delà qui révèlent d’autres forces, de nouvelles énergies, une volonté obstinée de vivre, danser, survivre, de rebâtir une nouvelle identité. Un au-delà aux larmes, à la mistoufle. « – Non, Raviel, j’ai fini par dire. Je danse mais je ne suis pas et je ne serai jamais la danseuse dont je rêvais/ Et c’est ça mon grand problème. Je ne voulais pas être mère et je ne le suis pas. Mais je voulais être une grande danseuse et je ne suis qu’une danseuse parmi tant d’autres, rien de plus. » Un roman extrêmement lucide et enthousiasmant.
Dominique Aussenac
Objets perdus, de Karla Suárez
Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, Métailié, 202 pages, 20 €
Domaine étranger Samba si, sambo no !
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Dominique Aussenac
Comment retrouver une identité tout en dansant, tel est le thème du nouveau roman puissant et contrasté de la cubaine Karla Suárez.
Un livre
Samba si, sambo no !
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

